« Ce que Tiananmen m’a appris » Par Trini Leung, directeur pour l’Asie de l’Est à Amnesty International

Trini Leung, directeur pour l’Asie de l’Est à Amnesty International témoigne :
« Certains jours, il m’est pénible de penser que plus de 25 années se sont écoulées depuis ces nuits à Pékin et que la situation en ce qui concerne les droits humains dans mon pays n’a quasiment pas changé. »

Je n’oublierai jamais cette matinée du 2 juin 1989. Ce jour-là, ma vie a changé pour toujours. Je vivais à Hong Kong et, avec un petit groupe de militants, nous avons décidé que notre place était à Pékin, près de la place Tiananmen.

Nous avons sauté dans le premier avion et en quelques heures nous y étions, là où des milliers de Chinois, hommes et femmes, jeunes et vieux, militants, étudiants et travailleurs, entraient dans l’histoire.

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Trini Leung sur la place Tiananmen, à Pékin, le 2 juin 1989, durant manifestations en faveur de la démocratie. © DR
Trini Leung sur la place Tiananmen, à Pékin, le 2 juin 1989, durant manifestations en faveur de la démocratie. © DR

Ils défiaient l’un des gouvernements les plus puissants du monde – ils étaient venus défendre les étudiants de plus en plus nombreux qui protestaient sur la place depuis des semaines – avec pour seules armes leurs mots, leur courage et leurs corps

.

Nous sommes descendus au Beijing Hotel et nous sommes précipités jusqu’à la place Tiananmen, à deux pas de là.

Il y régnait une atmosphère électrique tout à fait singulière, je n’avais jamais rien connu de tel. Des groupes d’étudiants, de travailleurs et de citoyens ordinaires avaient des débats animés et intenses sur la corruption, la liberté, leurs droits et les dirigeants du pays.

Une grande acclamation s’est fait entendre lorsque les étudiants ont amené sur la place leur déclaration écrite en faveur de la démocratie. Ce fut un moment de vérité pour moi. Pour la première fois depuis des décennies, des citoyens avaient pu exposer symboliquement leur propre loi sur la place du peuple. Je n’avais jamais vu de telles étincelles d’espoir, de fierté et d’énergie idéaliste.

Mais les choses se sont rapidement dégradées et dans la nuit du 3 juin, lorsque la répression a débuté, la place a sombré dans la terreur.

Je me souviens des centaines de personnes qui couraient le long de l’avenue Changan, en poussant des chariots avec des hommes et des femmes blessés, cherchant un endroit où se mettre à l’abri et appelant à l’aide. J’ai vu beaucoup de sang. Le sang d’innocents qui, la veille encore, étaient d’une humeur si festive.

Les acclamations avaient fait place au fracas des armes à feu, alors que l’armée avançait vers la place Tiananmen. Le sol tremblait sous nos pieds, de nombreux tanks approchaient.

Vers 22 heures, je me suis dirigé vers les tentes de la Fédération autonome des travailleurs, installées sur la place Tiananmen. Les organisateurs étaient désespérés, courant frénétiquement dans tous les sens pour récupérer les documents où figuraient des noms de partisans, et tout ce qui, dans les mains des autorités, mettrait des vies en péril.

Ils ont ensuite quitté leurs tentes pour se diriger vers l’armée en marche, afin de tenter de les stopper. Certains hurlaient : « Comment le gouvernement peut-il faire ça à nos jeunes étudiants ? On n’arrive pas à le croire. » La douleur, la panique, la rage et la peur des manifestants étaient palpables.

À minuit, alors que les troupes convergeaient depuis la périphérie de Pékin vers la place Tiananmen, nous nous sommes retrouvés au milieu de dizaines de milliers de civils non armés, qui avançaient à la rencontre des soldats.

« Nous devons aller là-bas et empêcher les militaires de tuer les jeunes étudiants rassemblés sur la place » ; c’est ce que certains nous disaient alors qu’ils se dirigeaient vers le danger.

« Nous devons mener notre combat, nous ne savons pas ce qui va nous arriver. Mais vous, vous devez raconter au monde la vérité – ce à quoi nous sommes confrontés et ce que nous faisons », nous disaient-ils.

Une marée humaine marchait vers l’armée. Nous étions les seuls à avancer dans la direction opposée.

Dans les ténèbres de cette longue nuit, nous avons entendu les tirs incessants des armes automatiques. Ce fut la nuit la plus douloureuse de toute ma vie, emplie d’images de sang et de blessés, de milliers de manifestants pacifiques écrasés par les troupes militaires et les blindés. Je ne pensais qu’à la souffrance des blessés, au désespoir des civils face à la répression militaire, et à la culpabilité – de ne pas pouvoir contribuer à stopper le massacre.

Je n’avais jamais assisté à un tel niveau de violence – le fracas des tirs, les hurlements de douleur – et n’ai jamais rien vu de tel depuis.

Lorsque l’aube s’est levée le 4 juin, je me trouvais sur le balcon du Beijing Hotel, devant la place Tiananmen, entouré de militants et de journalistes de Hong Kong, et nous tentions tous désespérément de comprendre ce qui se passait.

La confusion et la peur régnaient. Le sifflement perçant des balles a continué alors que les manifestants prenaient la fuite, tout près de l’hôtel.

La loi martiale étant en vigueur, il était difficile de quitter Pékin et de rentrer à Hong Kong. Des milliers de soldats avaient pris position dans la ville, érigeant des postes de contrôle à toutes les principales intersections.

Une fois encore, ce sont des gens courageux qui, bravant tous les dangers, nous ont aidés.

« Nous voulons que vous quittiez la Chine en vie, pour raconter au monde ce qui s’est passé. Nous allons poursuivre notre combat ici, mais nous ne pourrons pas le raconter ni l’exposer aux yeux du monde. Vous devez le faire pour nous et je suis prêt à risquer ma vie pour ça. » Je me souviens très précisément de ces paroles de notre chauffeur, je n’oublierai jamais ni ses larmes ni son regard.

Certains jours, il m’est pénible de penser que 25 années se sont écoulées depuis ces nuits à Pékin et que la situation en ce qui concerne les droits humains dans mon pays n’a quasiment pas changé.

Il est interdit aux habitants de la Chine continentale d’évoquer les événements de cette époque. De nombreux étudiants, qui ont l’âge que j’avais durant la répression, ne savent sans doute même pas ce qui s’est produit, et n’imaginent pas la violence qui s’est déchaînée dans les rues qu’ils parcourent aujourd’hui.

En tant que témoin de la répression brutale de Tiananmen, on me demande souvent ce que ces événements m’ont appris. Il n’y a qu’une seule réponse : nous devons poursuivre sans relâche notre lutte pour la justice et la liberté – on ne doit pas laisser les autorités rayer les événements de Tiananmen des pages de l’histoire.

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