Chanceuse d’être encore en vie après un viol et une grossesse précoce et malgré la législation restrictive du Paraguay concernant l’avortement

Par Erika Guevara-Rosas, directrice du programme Amériques d’Amnesty International

La situation était presque trop bouleversante pour pouvoir être comprise. En avril de cette année on a appris qu’au Paraguay, « Mainumby » (ce n’est pas son vrai nom), une fillette alors âgée de 10 ans, était tombée enceinte à la suite de plusieurs viols commis semble-t-il par son beau-père. La fillette avait été conduite à l’hôpital plusieurs fois sur une période de quatre mois avant que sa grossesse ne soit découverte.

Après avoir appris la terrible nouvelle, la mère de Mainumby – la plainte qu’elle avait déposée contre l’agresseur de Mainumby était restée sans effet – a demandé aux autorités de permettre à sa fille d’avorter. Cette requête a été rejetée et la fillette a été placée dans un foyer pour jeunes mères.

Pourquoi ? Le Paraguay, comme beaucoup d’autres pays d’Amérique latine, s’est doté d’une des législations les plus restrictives au monde en matière d’avortement ; l’interruption de grossesse est ainsi autorisée uniquement quand la vie de la femme enceinte est en danger. Les autorités ont décidé que ce cas ne correspondait pas à cette exception, malgré les risques qu’une grossesse fait peser sur la santé physique et mentale d’une aussi jeune fille.

En dépit du tollé soulevé par cette affaire dans le monde et dans le pays, les autorités n’ont pas changé d’avis, et la nuit dernière Mainumby – maintenant âgée de 11 ans – a accouché par césarienne. Heureusement, la fillette et le nouveau-né se trouvent apparemment dans un état de santé stable.

Ce dernier événement dans cette histoire tragique a de façon prévisible déclenché les cris de triomphe de ceux qui soutiennent la position cruelle du Paraguay sur la question de l’avortement et affirment que les fillettes de cet âge peuvent sans danger être des mères. Ils disent que le cas de Mainumby prouve qu’ils ont raison.

Ils ne savent pas à quel point ils se trompent.

Le fait que Mainumby ne soit pas morte n’excuse pas le manque total de soins de la part des autorités paraguayennes, qui ont tout simplement décidé de jouer avec sa santé, sa vie et son intégrité.

Une longue liste de personnes faisant autorité ont souligné les risques évidents et probablement à long terme pesant sur la santé de la fillette : le directeur de l’hôpital qui a le premier découvert la grossesse ; la commission médicale qui a par la suite évalué le cas de Mainumby, les agences concernées des Nations unies et la Commission interaméricaine des droits de l’homme.

L’Organisation mondiale de la santé a indiqué que le risque de mortalité maternelle est quatre fois plus élevé chez les adolescentes de moins de 16 ans que chez les femmes entre 20 et 30 ans. Les problèmes de santé physique ou mentale sont aussi beaucoup plus fréquents chez les jeunes filles qui deviennent mères.

Durant quatre mois, les représentants des autorités paraguayennes ont choisi de ne tenir aucun compte de tous ces faits et de toutes les voix qui se sont élevées au niveau international, et ils ont forcé Mainumby à poursuivre sa grossesse. Ils ont pris cette décision en se basant sur leurs convictions personnelles au sujet de l’avortement et sur une interprétation étroite du Code pénal du pays, qui autorise l’avortement uniquement quand la vie de la femme enceinte est en danger. Ils n’ont ainsi tenu aucun compte du fait que la vie est beaucoup plus qu’un simple « cœur qui bat » et que chez une fille aussi jeune, mener à terme une grossesse a des conséquences physiques et psychologiques qui peuvent à long terme mettre sa vie en danger.

Le traitement cruel révoltant infligé par les autorités à cette victime de viol âgée de 10 ans relève de la torture. Un grand nombre d’informations témoignent des souffrances physiques et mentales auxquelles sont confrontées les femmes et les jeunes filles forcées à poursuivre une grossesse résultant d’un viol et cette obligation est reconnue comme étant une grave violation des droits humains, y compris par le Comité des Nations unies contre la torture. Les normes relatives aux droits humains disent clairement que les gouvernements doivent garantir l’accès à l’avortement dans de telles situations.

La législation répressive du Paraguay en matière d’avortement est fondée sur une discrimination tenace à l’égard des femmes et des filles. Le système juridique du pays – de même que certains secteurs de la société – semble considérer les femmes comme étant à peine plus que des êtres portant des enfants.

De plus, les lois anti-avortement frappent le plus durement les femmes les plus pauvres. Si Mainumby avait appartenu à une famille riche, elle aurait eu les moyens d’obtenir tranquillement un avortement dans une clinique privée, ou d’aller avorter à l’étranger, et les autorités ne seraient probablement pas intervenues dans l’un ou l’autre cas.

Malheureusement, cette affaire est loin d’être un cas cantonné au Paraguay : à travers l’Amérique latine, de nombreux autres pays continuent de soumettre à des restrictions considérables la capacité des femmes et des filles à exercer leurs droits fondamentaux.

Ce 17 août marquera le troisième anniversaire de la mort d’« Esperancita », une jeune fille de 16 ans chez qui a été diagnostiquée une leucémie, en République dominicaine, et qui s’est vu refuser un traitement médical immédiat parce qu’elle était enceinte. En 2014, « Belén », une fillette chilienne de 11 ans qui était tombée enceinte après avoir été violée plusieurs fois par son beau-père, s’est également vu refuser toute possibilité légale de mettre fin à sa grossesse.

Le Chili et la République dominicaine font partie de la poignée de pays à travers le monde qui sanctionnent pénalement l’avortement dans tous les cas. Fort heureusement, la République dominicaine a modifié son Code pénal en décembre 2014 pour y introduire trois exceptions à l’interdiction totale de l’avortement. Cette réforme entrera en vigueur en décembre de cette année. Par ailleurs, le Chili a au cours des dernières semaines pris des mesures provisoires, mais importantes, en vue de dépénaliser l’avortement quand la grossesse résulte d’un viol, si la vie de la femme est en danger ou si le fœtus n’est pas viable.

Mainumby a la chance d’être encore en vie, mais seul le temps dira la véritable ampleur des conséquences psychologiques de la terrible épreuve qu’elle a subie. Ce qui est effrayant, c’est que son histoire se répétera souvent sauf si le Paraguay décide de dépénaliser l’avortement et de garantir l’accès à des moyens de contraception modernes et à l’information sur les droits sexuels et reproductifs pour les jeunes filles.

Faire primer ses convictions personnelles sur les droits humains fondamentaux ne fait que mettre des vies en danger.

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