Comment un père de famille vivant à Chypre s’est retrouvé en détention en Hongrie, où il est accusé de terrorisme Par Kartik Raj, chargé d’action sur l’Europe à Amnesty International

Un soir d’été l’an dernier, Ahmed était chez lui à Chypre avec son épouse Nadia et leurs jeunes enfants quand il a reçu un appel téléphonique qui allait bouleverser sa vie.

« C’était sa mère qui appelait de Syrie », se souvient Nadia. « Elle lui a dit que les bombardements dans leur ville connaissaient une accalmie et qu’ils partaient. Ils avaient besoin d’aide. » Cet appel a déclenché une succession d’événements qui ont contribué à ce qu’Ahmed atterrisse là où il se trouve aujourd’hui : enfermé dans une prison hongroise, accusé d’un « acte de terrorisme ».

Il apprendra mercredi 30 novembre quel sort va lui être réservé. S’il est déclaré coupable, il risque la réclusion à perpétuité.

Tandis que ses parents, qui sont âgés, se lançaient dans le périlleux voyage qui les amèneraient jusqu’en Turquie avec son frère, sa belle-sœur, ses nièces et ses neveux, Ahmed prenait ses dispositions afin de mettre sa vie entre parenthèses et les aider à atteindre un lieu sûr en Europe. Sa connaissance de l’anglais et du grec, ainsi que son statut de résident de l’Union européenne aideraient, pensait-il, à faciliter leur périple.

Une semaine après cette conversation téléphonique, Ahmed avait vendu sa voiture et son pick-up pour amasser de l’argent, puis il s’est rendu à Istanbul, où les retrouvailles avec sa famille ont été pleines d’émotion.

Ils ont trouvé un passeur qui les amènerait dans les îles grecques sur un canot pneumatique. Ahmed aurait pu s’y rendre en empruntant un itinéraire régulier, mais il est resté au côté de ses proches durant cette dangereuse traversée car il était le seul de la famille à savoir nager. La famille a ensuite traversé l’Ex-République yougoslave de Macédoine et la Serbie, puis est arrivée aux portes de la Hongrie au moment où la frontière fermait.

il est resté au côté de ses proches durant cette dangereuse traversée car il était le seul de la famille à savoir nager

Le 16 septembre 2015, ils faisaient partie des centaines de réfugiés bloqués près du poste-frontière de Röszke/Horgoš lorsque des affrontements ont éclaté avec la police hongroise. Des personnes ont tenté de forcer le portail et la barrière érigés par les autorités hongroises à la frontière. La police hongroise a réagi en utilisant du gaz lacrymogène et des canons à eau, blessant des dizaines de personnes. Des séquences filmées par les médias à l’époque montrent Ahmed en train d’utiliser un mégaphone afin de demander aux réfugiés et aux policiers de garder leur calme, mais lorsque les affrontements se sont intensifiés, Ahmed a pris part à des jets de pierre, ainsi qu’il l’a admis au tribunal.

Des dizaines de personnes ont été arrêtées ce jour-là, notamment son père et sa mère, qui est malvoyante. Les parents d’Ahmed et huit autres personnes ont été accusés d’« entrée illégale » et de participation à une « émeute ». Ils ont passé les huit mois suivants dans une prison hongroise et n’ont été relâchés qu’en juillet.

Après leur libération, Ahmed et le reste de la famille sont parvenus à se rendre jusqu’à Budapest. Dans une gare de cette ville, Ahmed a été pris pour cible, soumis à une arrestation violente et emmené, bien que ses parents aient supplié les policiers, leur disant qu’il avait leurs passeports. Grande ironie de cette histoire, la police hongroise a utilisé la découverte de leurs passeports dans le sac d’Ahmed pour le dépeindre comme un « terroriste ». Il a été accusé d’« acte de terrorisme », ainsi que des mêmes faits que ceux qui avaient été reprochés à ses parents.

La situation d’Ahmed résulte de la convergence de l’attaque honteuse menée par le gouvernement hongrois contre les droits des migrants et des réfugiés, et de ses nouvelles mesures draconiennes de lutte contre le terrorisme.

En juillet dernier, Viktor Orbán, le Premier ministre hongrois, a qualifié l’arrivée de réfugiés en Europe de « poison », et affirmé que « chaque migrant pose un problème de sécurité publique et représente un risque terroriste ». Au cours des semaines suivantes, d’autres ministres et membres du personnel ministériel ont répété ces affirmations sans fondement. L’un d’eux a déclaré qu’immigration et terrorisme vont de pair. Un autre qu’il existe un lien démontrable entre les deux, sans pour autant avancer de preuve.

Cette année, le gouvernement hongrois a modifié la Constitution et plusieurs lois afin d’accorder au Premier ministre le pouvoir très étendu et quasiment illimité lui permettant de déclarer une « situation de menace terroriste ». Pour résumer, ces modifications autorisent les autorités hongroises à déclarer l’état d’urgence et à profiter de cette situation pour appliquer des mesures d’exception qui violeraient leurs obligations en matière de droits humains.

Le recours à des pouvoirs antiterroristes contre une personne impliquée dans des affrontements à la frontière est une démonstration absurde et terrifiante de la réaction disproportionnée de la Hongrie face à la crise des réfugiés.

Ahmed se trouve toujours en détention en Hongrie. Sa femme et ses enfants attendent son retour au domicile familial à Chypre. Si on se fie aux audiences précédentes, mercredi 30 novembre, Ahmed sera conduit dans la salle d’audiences à Szeged menotté et enchaîné à des gardiens de prison cagoulés. Ces gardiens resteront à ses côtés tout au long de l’audience, tandis qu’il s’efforcera de comprendre l’impénétrable procédure dont il fait l’objet, par le biais d’un interprète qui lui parlera en arabe. Une décision susceptible de changer le cours de sa vie devrait être rendue avant le début de l’après-midi.

« Avec Ahmed en détention dans un autre pays, c’est comme si l’année écoulée avait eu lieu dans une dimension parallèle. Ça me paraît complètement irréel », m’a dit Nadia le 28 novembre. « Il manque tant à nos enfants. Ahmed est un très bon père et mari. Il n’a rien d’un terroriste. »

Cet article a été publié sur IBT

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