De l’Angola au Zimbabwe, les droits humains sont menacés Par Deprose Muchena, directeur régional pour l’Afrique australe à Amnesty International

Détentions arbitraires, étouffement des voix dissidentes, répression des médias indépendants, incrimination de la liberté d’expression pacifique, intimidation et harcèlement de militants politiques, de journalistes et de défenseurs des droits humains.

Voilà la terrible réalité à laquelle conduit la dégradation de la situation des droits humains dans toute l’Afrique australe. L’ensemble de la région a connu, tout au long de l’année 2016, une multiplication des attaques contre la société civile et les droits humains – une tendance inquiétante qui donne froid dans le dos aux militants et aux citoyens de tous horizons.

Les horreurs perpétrées à Alep et à Mossoul étant prédominantes dans le traitement de l’actualité internationale, on peut oublier trop facilement que, loin des projecteurs, parfois même tout près de chez nous, des atteintes aux droits humains sont commises tous les jours.

Du Botswana au Zimbabwe, en passant par le Lesotho, le Swaziland, l’Afrique du Sud, le Malawi et la Zambie, en dépit des quelques avancées réalisées dans le domaine des droits humains au cours de l’année écoulée, le bilan est plutôt négatif.

Le Botswana, en particulier, a effectué un retour en arrière considérable en rétablissant l’application de la peine de mort après huit ans d’accalmie : un homme de 65 ans déclaré coupable de meurtre y a été exécuté le 25 mai. Cette décision rétrograde place le Botswana dans une situation d’isolement car de nombreux pays de la région abandonnent progressivement la peine de mort en devenant abolitionnistes dans la pratique. La peine de mort porte atteinte à deux droits humains essentiels : le droit à la vie et le droit de ne pas subir d’acte de torture. Elle est cruelle, inhumaine et dégradante.

À quelque 800 kilomètres du Botswana, au royaume du Lesotho, le rédacteur du Lesotho Times, Lloyd Mutungamiri, a payé cher le fait d’avoir dénoncé les violations des droits humains qui sont commises de longue date dans ce pays : des inconnus ont fait feu sur lui à de nombreuses reprises le 9 juillet 2016. Il a heureusement survécu. Pendant deux ans, il a été victime d’intenses manœuvres d’intimidation et de harcèlement de la part de la police parce qu’il exerçait sa profession de journaliste sans crainte et de manière indépendante, ce pourquoi il était souvent considéré comme critique à l’égard des représentants de l’État. Personne n’a jamais fait l’objet d’une enquête ni été amené à rendre des comptes pour ces menaces et aucune mesure n’a été prise non plus depuis que Lloyd Mutungamiri a été blessé par balle.

En Angola, 17 jeunes militants qui avaient eu le courage de dénoncer la corruption et la mauvaise gouvernance ont passé la majorité de l’année 2016 derrière les barreaux. Ils ont été arrêtés et déclarés coupables d’avoir participé à une réunion dont l’objet était la politique et la gouvernance dans le pays. La communauté internationale a condamné leur arrestation et une campagne en faveur de leur libération a été lancée ; ils ont finalement recouvré la liberté en juin.

En Afrique du Sud, souvent présentée comme un modèle en raison de sa Constitution axée sur les droits humains et de son rôle de chef de file à l’échelle du continent, l’engagement pris par de la police de respecter les normes relatives à l’usage de la force dans l’exercice de ses missions a été mis à l’épreuve lors de manifestations étudiantes.

Des agents des forces de sécurité ont eu recours à une force excessive face aux étudiants qui protestaient contre le montant élevé des frais de scolarité et dénonçaient un enseignement « colonisé ». Face aux étudiants rassemblés sous le slogan #FeesMustFall (« Les frais de scolarité doivent baisser »), les universités ont déployé des agents de sécurité privés qui ont prêté main forte à la police, en l’aidant à réprimer sans ménagement les manifestations sur les campus de tout le pays.

À la South African Broadcasting Corporation, l’entreprise publique de radio et de télévision, l’atmosphère est devenue tout aussi délétère. En juin, huit journalistes ont été suspendus pour avoir dénoncé l’ingérence éditoriale et politique des dirigeants de l’entreprise. Sept d’entre eux ont été réintégrés mais leur avenir demeure incertain.

Au Swaziland, le roi a poursuivi son combat en faveur du maintien de deux textes de loi excessivement répressifs sous leur forme actuelle, bien que la justice les ait déclarés inconstitutionnels. La Loi de 1938 relative à la sédition et aux activités subversives et la Loi de 2008 relative à la lutte contre le terrorisme ont servi à maintes reprises à réduire au silence les voix dissidentes et à ériger en infraction le militantisme politique sous toutes ses formes, en étouffant efficacement les critiques et le droit à la liberté d’expression.

En Zambie, de graves violations des droits humains ont été commises à l’approche de l’élection présidentielle d’août. Les signalements de violences motivées par des considérations politiques se sont multipliés. La Loi relative à l’ordre public, qui date de la colonisation britannique, a été utilisée pour limiter le nombre de réunions de l’opposition et restreindre les droits aux libertés de réunion pacifique et d’association.

Poursuivant sa répression ostentatoire, l’État zambien a ordonné la fermeture du journal The Post le 21 juin, au motif qu’il présentait un arriéré de 6,1 millions de dollars des États-Unis dans le paiement de ses impôts. Or, les propriétaires du journal ont nié ces allégations, estimant que les autorités utilisaient la loi de façon sélective pour s’en prendre aux organes de presse qui les critiquaient.

Au Zimbabwe, les droits aux libertés d’association, de réunion pacifique et d’expression ont été la cible d’attaques soutenues lorsque les citoyens sont descendus dans la rue pour dénoncer la corruption et de déclin de l’économie.

En juillet, Evan Mawarire, figure de proue du mouvement #ThisFlag (« Ce drapeau ») a été inculpé d’incitation à commettre des violences publiques en vertu du Code pénal parce qu’il était l’instigateur de manifestations d’ampleur nationale. Craignant pour sa sécurité, il a fui le pays.

Et la liste n’est pas terminée, ce qui illustre la dégradation de la situation des droits humains dans l’ensemble de l’Afrique australe. Cet inquiétant retour en arrière doit cesser. Les enjeux sont importants et les États ne peuvent se dissimuler derrière le principe de « souveraineté » pour bafouer les droits humains dans une impunité presque totale. Les responsables politiques de la région invoquent souvent la souveraineté pour justifier les sanctions infligées à des défenseurs des droits humains lorsqu’ils sont confrontés à des réactions négatives de leurs homologues étrangers.

Pour commencer, les États de la région ont la possibilité de bâtir une société respectueuse des droits ainsi que de s’attaquer aux causes profondes des problèmes qui suscitent le mécontentement des citoyens, notamment le triple fardeau que constituent le chômage, la pauvreté et les inégalités.

Au niveau sous-régional, il faut que l’organe de gouvernance de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) s’efforce d’améliorer le suivi de la situation des droits humains dans ses États membres, conformément au Traité de Windhoek de 1992, qui place les droits humains et l’égalité au centre de l’intégration régionale.

Les États d’Afrique australe doivent, de toute urgence, inverser la tendance négative et s’engager de nouveau à respecter les obligations internationales qu’ils ont acceptées en matière de droits humains. Nous espérons une évolution positive pour 2017.

Cet article a été publié dans l’édition zimbabwéenne du Huffington Post.

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