Des femmes et des jeunes filles meurent du fait des lois draconiennes sur l’avortement

Par Erika Guevara-Rosas, directrice du programme Amériques d’Amnesty International

Cette histoire est si terrible qu’elle défie toute logique.

En juillet 2012, Rosaura Almonte, 16 ans, connue sous le nom d’Esperancita dans les médias, a été admise à l’hôpital de Saint-Domingue, capitale de la République dominicaine. Après avoir diagnostiqué une leucémie, les médecins ont préconisé de toute urgence des soins pouvant lui sauver la vie.

Toutefois, il fallait faire face à un problème : Esperancita était enceinte de sept semaines à ce moment-là et la chimiothérapie qui devait lui être prodiguée allait affecter le fœtus qu’elle portait.

Parce que l’avortement est puni par la loi en République dominicaine, les médecins ont débattu pendant 20 jours avant de prendre une décision et de prodiguer à Esperancita le traitement dont elle avait désespérément besoin et auquel elle avait droit.

Ce délai de 20 jours s’avéra trop long et, le 17 août 2012, la jeune fille décédait d’un choc hypovolémique, devenant la nouvelle victime des lois cruelles qui entravent un diagnostic médical sûr et rapide. De telles lois privilégient l’idéologie personnelle au détriment des droits humains.

Cette affaire tragique a déclenché un vif débat en République dominicaine. En novembre 2014, le président du pays, Danilo Medina, a approuvé une loi qui autorise l’avortement en cas de viol, d’inceste, de malformation fœtale mortelle ou de grave danger pour la vie de la femme ou de la jeune fille.

On ignore si Esperancita aurait survécu si elle avait bénéficié de traitements dès que son cancer a été découvert, ou si sa vie aurait pu être prolongée. Ce qui est certain, c’est que rien ne justifiait de lui faire endurer 20 jours de douleur, d’incertitude et de peur, tandis que les responsables politiques, les médecins et les commentateurs débattaient, en substance, pour savoir si elle allait vivre ou mourir. Ce qui ne fait aucun doute, c’est qu’une loi discriminatoire a entravé le travail des professionnels de santé et privé Esperancita du droit d’avoir accès à un traitement susceptible de prolonger ou de sauver sa vie, conformément à ses souhaits.

L’adoption de la nouvelle loi qui améliore la protection des droits humains des femmes et des jeunes filles ne garantit même pas que le cas d’Esperancita ne se reproduise pas. Le sort des femmes et des jeunes filles dominicaines demeure compromis, des groupes religieux ayant remis en cause devant les tribunaux la réforme portée par le président Danilo Medina. La Cour constitutionnelle du pays doit se prononcer sur cette question. Il est impératif que sa décision respecte les droits humains et la dignité des femmes et des jeunes filles en République dominicaine.

On constate que de nombreux États réforment les lois conformément aux obligations qui leur incombent en matière de protection des droits des femmes et des jeunes filles. Cependant, d’autres comme le Paraguay, le Salvador et l’Irlande, maintiennent des lois draconiennes et discriminatoires qui interdisent l’avortement en toutes circonstances ou presque. Les femmes sont considérées comme de simples procréatrices, et non comme des êtres humains jouissant de droits fondamentaux, ce qui peut avoir des conséquences fatales.

Au Paraguay, les mineures qui sont enceintes des suites d’un viol sont tenues de mener leur grossesse à terme, malgré les graves risques pour leur santé mentale et physique et pour leur vie. Les experts de l’ONU sur la torture ont exhorté le Paraguay à modifier ses lois afin de permettre un accès sûr et légal aux services d’avortement en cas de viol, mettant en avant la souffrance et la douleur qu’endurent les femmes et les jeunes filles lorsqu’elles n’ont pas accès à ces services.

« Mainumby », Paraguayenne âgée de 10 ans lorsqu’elle est tombée enceinte après avoir été violée, semble-t-il par son beau-père, en a subi les conséquences. Le cas de Mainumby a choqué le monde entier, car les autorités paraguayennes ont ignoré les demandes répétées visant à autoriser la fillette à avorter, au lieu de la contraindre à mener à terme sa grossesse à risque, conséquence de violences sexuelles multiples.

Selon l’analyse de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), le risque de mortalité maternelle est quatre fois plus élevé parmi les adolescentes de moins de 16 ans que parmi les femmes âgées de 20 à 30 ans. Les adolescentes qui ont des grossesses précoces et non désirées souffrent également de problèmes physiques et psychologiques beaucoup plus marqués.

Au Salvador, de nombreuses femmes ne souhaitant pas ou ne pouvant pas mener à terme leur grossesse se retrouvent derrière les barreaux, accusées d’avoir eu recours à un avortement.

Cependant, les Amériques ne sont pas un cas isolé. D’autres pays dans le monde jouent à la roulette russe avec la vie et la santé des femmes et des jeunes filles, causant des souffrances physiques et mentales, ou entraînant la mort, de manière totalement inutile.

Amnesty International a publié récemment un rapport sur les lois anti-avortement en Irlande, parmi les plus restrictives d’Europe.

L’Irlande n’autorise les femmes et les jeunes filles à avorter que si leur vie est en danger. Dans tous les autres cas, même si la grossesse résulte d’un viol ou d’un inceste, ou en cas de malformation fœtale mortelle, l’avortement est un crime passible d’une peine de 14 ans d’emprisonnement.

En 2012, Savita Halappanavar, dentiste indienne vivant en Irlande, est morte de septicémie quelques jours après s’être vu refuser une interruption de grossesse, alors qu’elle avait commencé à faire une fausse couche. Hélas, d’autres femmes interrogées par Amnesty International ont également été victimes de cette pratique après la mort de Savita Halappanavar. Sa mort tragique a suscité un tollé national et international et alimenté les débats sur les lois relatives à l’avortement en Irlande. Ce débat houleux se poursuit, à la suite de changements qui autorisent légalement l’avortement en cas de risque pour la vie de la mère.

En pratique, les critères sont si restrictifs qu’il est difficile d’obtenir le droit d’avorter même lorsque la vie de la mère est en danger. En outre, cette loi ne va pas assez loin : les femmes devraient au moins avoir accès à l’avortement lorsque leur santé ou leur vie est en danger, lorsque la grossesse résulte d’un viol ou d’un inceste, ainsi qu’en cas de malformation fœtale mortelle.

Il serait trop long d’imprimer la liste des noms des femmes et des jeunes filles qui de par le monde sont victimes des lois restrictives sur l’avortement.

Toutefois, il reste une lueur d’espoir. Tout comme la République dominicaine, d’autres pays commencent à remettre en question cette injustice et à prendre des mesures pour dépénaliser l’avortement, privilégiant le droit des femmes et des jeunes filles à la santé, leur droit de ne pas être soumises à des traitements cruels ou inhumains ou à d’autres formes de torture, et leur droit à la vie.

Cette année, la présidente chilienne Michelle Bachelet a défendu devant le Congrès un projet de loi qui mettrait fin à l’interdiction totale de l’avortement et garantirait l’accès à un avortement sûr lorsque la vie de la femme ou de la jeune fille enceinte est en danger, lorsque le fœtus n’est pas viable, ou lorsque la grossesse résulte d’un viol. Le Congrès débat actuellement de ce projet de loi.

Il est temps que d’autres États dotés de lois cruelles et discriminatoires lui emboîtent le pas. C’est un débat qui s’annonce houleux, mais le monde ne saurait détourner le regard pendant que des femmes et des jeunes filles souffrent et meurent.

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