Des lois absurdes brisent la carrière prometteuse d’un boxeur Par Josefina Salomón, rédactrice pour Amnesty International au Mexique

Quand Adonis Peguero Louis a réussi le test de pré-sélection pour rejoindre l’équipe dominicaine de boxe, le jeune homme pensait son futur tout tracé.
Comme s’il regardait un film, il s’est vu en tête d’affiche de combats de boxe dans tout le pays, se rendant dans des salles de spectacles uniquement aperçues sur le petit téléviseur occupant un coin de son salon encombré, se retrouvant face à face avec les héros de son enfance. Il a imaginé très précisément qu’il deviendrait lui-même un héros - de ceux qui commencent leur vie sans rien dans les poches, puis arrivent malgré tout à tirer tous leurs proches de la pauvreté.

Il ne s’agissait pas de rêveries. Dès la toute première fois qu’Adonis a enfilé ses gants de boxe bleus, il a fait preuve du genre de talent inné que seules les stars possèdent. La collection de médailles ornant les murs de sa chambre montre à quel point il est doué.

« La boxe, c’est ma passion depuis que je suis gamin. Je regarde tout le temps les combats de mes héros et je veux être comme eux : Floyd Joy Mayweather, Sugar Ray Leonard, Abejón Fortuna, Mohamed Ali, Óscar de la Hoya. Je sais que j’ai suffisamment de talent pour aller loin et aider ma famille », explique Adonis.

Il y a cependant un problème

Les parents d’Adonis sont nés en Haïti et comme des milliers d’autres qui résident en République dominicaine depuis des décennies, il n’ont pas été autorisés à faire inscrire la naissance de leur fils à l’état-civil. Cela empêche le jeune boxeur d’obtenir une carte d’identité et de revendiquer sa nationalité dominicaine.

C’est ce petit morceau de plastique multicolore qui a brisé le rêve d’Adonis. Sans lui, il ne peut étudier, être examiné par un médecin, trouver un bon emploi ni continuer le processus qui lui permettrait de rejoindre l’équipe nationale de boxe et d’aller au bout de sa passion.

En République dominicaine, le talent ne suffit plus pour les jeunes en quête d’un futur meilleur.

À tous points de vue, Adonis est un fantôme

« J’avais de grands espoirs. Je sais que je suis suffisamment bon pour rejoindre l’équipe nationale de boxe, mais parce que je n’ai pas de papiers d’identité, je ne peux pas réaliser mes rêves. C’était une opportunité fantastique, mais j’ai dû la laisser passer », déclare Adonis.

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Adonis est né en République dominicaine en 1994 de parents haïtiens. Il n’a jamais été reconnu par les autorités dominicaine car ses parents n’ont jamais eu le droit d’obtenir des documents d’identité. Son futur est aujourd’hui bloqué parce qu’il est apatride.

Le jeune boxeur parle doucement, d’une voix empreinte de timidité. Par la petite fenêtre d’une pièce aux murs gris, il jette un coup d’œil à la route poussiéreuse qui sépare son humble logis d’un grand espace vert où de jeunes garçons courent, rient et jouent au baseball.

Adonis se reconnaît en eux. Comme lui quand il avait leur âge, ils rêvent tous du jour où ils seront découverts par un entraîneur américain (la République dominicaine est réputée pour ses athlètes envoyés aux États-Unis) et auront la possibilité de briller.

Mais pour beaucoup d’entre eux, comme pour Adonis, travailler dur ne suffit pas. Descendant également de parents ou de grands-parents haïtiens, beaucoup se voient eux aussi refuser tout document reconnaissant leur nationalité dominicaine. Tout comme Adonis, ils sont condamnés à une vie de discrimination, de marginalisation et de pauvreté.

Labyrinthe juridique

Cela fait longtemps que la République dominicaine traite les Dominicains d’origine haïtienne de manière choquante.

Depuis le début des années 1990, les descendants de migrants haïtiens nés sur le territoire dominicain sont la cible d’un ensemble de décisions administratives, législatives et judiciaires visant à restreindre leur accès à des papiers d’identité dominicains et, en fin de compte, à la nationalité dominicaine. Cela les empêche alors d’accéder à des services de base comme le marché du travail, les soins de santé et les études supérieures.
En septembre 2013, la Cour constitutionnelle dominicaine a statué que les personnes nées en République dominicaine à partir de 1929 de parents sans papiers ne peuvent prétendre à la nationalité dominicaine. Cette décision a privé de leur nationalité dominicaine, arbitrairement et à titre rétroactif, des dizaines de milliers de personnes et a essentiellement fait d’elles des apatrides. La grande majorité sont des descendants de migrants venus d’Haïti, le pays voisin, avec lequel la République dominicaine se partage une île dans les Caraïbes.

Les autorités ont essayé d’atténuer les effets de ce jugement discriminatoire mais ont, ce faisant, créé diverses procédures complexes et catégories de personnes que la plupart des gens trouvent incompréhensibles.

Un plan de naturalisation d’une durée de six mois, qui a expiré il y a un an, le 1er février 2015, s’est avéré inadéquat. Des centaines de personnes affirment n’avoir jamais reçu d’informations sur ce programme et n’avoir appris son existence qu’après qu’il eut expiré. Beaucoup affirment qu’il était impossible de réunir tous les documents exigés. La liste incluait une déclaration signée par une sage-femme ou par sept personnes capables de témoigner que l’individu concerné était bien né dans le pays.
Désormais, ces gens sont confrontés à un labyrinthe juridique si complexe qu’il est quasiment impénétrable.

Les autorités dominicaines s’acharnent à contester le fait que des dizaines de milliers de personnes ont été rendues apatrides dans le pays, mais un rapport récemment consacré par Amnesty International à la question discrédite leurs affirmations.

Le gouvernement a déclaré que les personnes concernées avaient eu de nombreuses occasions de régulariser leur situation, une affirmation qu’Amnesty International considère également sans fondement. Certains nationalistes ont même suggéré que les Dominicains d’origine haïtienne devraient « retourner » en Haïti, bien que la plupart n’aient pas de liens directs avec le pays de leurs ancêtres et aient vécu toute leur vie en République dominicaine.

« Je ne suis jamais allé en Haïti. Je ne connais personne là-bas. Si on m’y envoyait, je ne saurais pas quoi faire, ni comment survivre  », a déclaré Adonis, qui continue à essayer de comprendre cette situation inextricable.

À Guanuma, aux abords de Saint-Domingue, la capitale dominicaine, des dizaines d’autres partagent cette expérience. Une mère de six enfants qui ne peut bénéficier de soins médicaux dignes de ce nom, un commerçant dont la fille ne peut poursuivre ses études malgré des résultats remarquables, et tous ceux qui éprouvent des difficultés à trouver un vrai travail.

Malgré tout, Adonis refuse de baisser les bras. Il met ses chaussures de sport et se prépare à faire son deuxième long jogging de la journée. Il espère encore qu’un jour il sera en mesure d’accepter la proposition de rejoindre l’équipe nationale de boxe et, quand ce jour viendra, il veut être prêt.

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