Dix ans après le déversement de déchets toxiques, les victimes sont toujours dans l’incertitude par Lucy Graham, chargée de recherches dans l’équipe Responsabilité des entreprises en matière de droits humains à Amnesty International

Un modeste centre de soins se trouve à l’entrée de Djibi, village de 4 500 habitants en périphérie de la bouillonnante Abidjan, en Côte d’Ivoire. Par le couloir ouvert qui traverse le bâtiment, l’on peut voir deux des nombreux sites autour d’Abidjan où, il y a 10 ans tout juste, une file incessante de camions déversait 540 000 litres de déchets toxiques déchargés d’un bateau dans le port tout proche.

[Le centre de soins du village de Djibi, juillet 2016 © Amnesty International]

Les déchets toxiques ont été produits par la multinationale de courtage pétrolier Trafigura. Au cours de l’été 2006, pendant trois mois, Trafigura a dirigé une raffinerie de pétrole flottante sur les mers d’Europe. ÀA bord de ce navire, Trafigura a traité un produit pétrolier de faible qualité et l’a mélangé à de l’essence, avant de le vendre comme carburant en Afrique de l’Ouest notamment.

Ce procédé a produit des déchets chimiques dangereux dont Trafigura ne savait pas comment se débarrasser de manière sûre. Les déchets ont finalement été déversés sur 18 sites autour d’Abidjan, plus grande ville d’Afrique de l’Ouest, par une entreprise locale embauchée par Trafigura pour s’en débarrasser, pour la modique somme d’environ 15 000 euros.

Ces déversements ont eu des effets catastrophiques pour la population d’Abidjan. Au cours des six mois suivants, des dizaines de milliers de personnes se sont rendues dans les hôpitaux et les centres de soins : elles présentaient toute une série de symptômes comprenant des troubles respiratoires, des vomissements, des maux de tête, des irritations oculaires, des saignements de nez et des lésions cutanées. Les autorités ont fait état de 15 morts.

Le gouvernement a construit le centre de soins de Djibi, reconnaissant l’impact dévastateur du déversement sur le village. L’un des médecins qui a participé à l’action entreprise pour répondre à cette situation d’urgence a déclaré : « Je crois qu’on peut probablement dire que toute la population du village a été victime des déchets. » Dans un rapport rendu public en 2012 et intitulé Une vérité toxique, Amnesty International et Greenpeace ont estimé que près de 70 000 litres de déchets avaient été déversés près de Djibi. Des sacs pleins à craquer de boues contaminées provenant d’autres sites de déversement y ont été stockés jusque mi-2010. Le gouvernement ivoirien a annoncé il y a neuf mois seulement que le traitement de ces boues était achevé.

À l’occasion du 10e anniversaire du déversement, le centre de soins de Djibi symbolise l’héritage toxique de ce désastre.

Le centre semblait à l’abandon lorsque je m’y suis rendue en juillet 2016. Il ne comptait que trois membres du personnel : deux en charge des services de maternité et une infirmière qui s’y rend une fois par semaine. Des villageois nous ont confié que le centre ne dispose pas de fonds pour acheter des médicaments. Dans ses couloirs, pas de patient, pas de cri d’enfants, pas d’agitation caractéristique des hôpitaux.

Les victimes nous ont confié se sentir tout aussi abandonnées. Si Trafigura a versé des indemnisations, nombre des victimes n’ont rien reçu. Personne n’a jamais effectué de suivi médical de leur état de santé ni évalué les risques potentiels à long terme des substances chimiques contenues dans les déchets. La plupart ne savent toujours pas ce que contenaient ces déchets. À ce jour, Trafigura n’a pas révélé leur composition exacte ni leurs impacts potentiels. Les habitants d’Abidjan estiment que les sites de déversement n’ont pas été dûment nettoyés : ils sentent encore l’odeur des déchets lors de fortes pluies. Malgré cela, certains cultivent des légumes sur ces sites.

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[Du manioc cultivé sur le site de déversement d’Akouédo, juillet 2016 © Amnesty International]

Inévitablement, ce vide en termes d’information et d’action a laissé place à deux phénomènes, qui ont fait perdurer un héritage déjà toxique.

Le premier est la peur.

Sur les 38 habitants d’Abidjan avec lesquels Amnesty International s’est entretenue, presque tous ont déclaré continuer de souffrir de problèmes de santé du fait de l’inhalation de substances chimiques. Le gouvernement n’a annoncé qu’en décembre 2015 que les lieux de décharge avaient été totalement nettoyés, mais cette information reste à confirmer. Les habitants s’inquiètent des effets à long terme sur eux-mêmes et leurs familles – d’autant qu’aucun bilan de santé ne leur a été proposé et qu’ils ne connaissent pas précisément la composition des déchets.

Le second est l’exploitation.

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