Éthiopie : L’absence de reddition de comptes pour les violations commises dans le passé hante le présent Par Fisseha Tekle, chercheuse sur l’Éthiopie et l’Érythrée à Amnesty International

Une forte explosion a fait trembler le sol dans l’après-midi du 28 mai 1991 et a été suivie d’un énorme incendie visible de très loin. Une demi-heure plus tard, le quartier de Sheh Hojalle a été submergé par les pleurs. La nouvelle était parvenue dans ce quartier du nord-ouest d’Addis que l’explosion avait eu lieu dans un dépôt militaire à proximité. De nombreux proches de ces personnes étaient allés piller ce dépôt militaire pour récupérer des caisses en bois et des boîtes métalliques utilisées pour transporter la poudre à canon. Les rebelles avaient mis le feu au dépôt – qui ressemblait davantage à un dépotoir militaire – prenant au piège et tuant ainsi plusieurs centaines de civils.

J’avais 13 ans, à l’époque. J’ai été témoin de l’explosion et de ses suites. Une famille de sept personnes a été décimée par cet incendie nourri par les explosifs. De nombreuses familles n’ont pas eu la possibilité d’organiser des funérailles. Les corps totalement calcinés des victimes n’ont pas pu être identifiés. Human Rights Watch a indiqué que 400 à 500 civils ont été tués, pour la plupart des adolescents et des jeunes gens de Sheh Hojalle.
 

Le 28 mai 1991 a été le jour où les rebelles du Front démocratique révolutionnaire populaire éthiopien (FDRPE) ont marché sur Addis-Abeba, s’emparant de la ville sans rencontrer de véritable résistance de la part des soldats du gouvernement. Ce jour-là, le Comité militaire administratif provisoire, le Derg, dirigé par Mengistu Haile Mariam, a été renversé 17 ans après avoir été établi.
 
Ensuite, d’anciens cadres du Derg ont rapidement été arrêtés, notamment des militaires, des policiers et des membres du service de renseignement, et cet épisode a été marqué par des exécutions extrajudiciaires, l’utilisation de la torture et des détentions illégales.
 
Entre 1992 et 1994, 20 000 fonctionnaires et responsables politiques du Derg ont été arrêtés et maintenus en détention sans inculpation dans des camps militaires durant des périodes allant de six mois à trois ans.
 
Le rapport d’Amnesty International publié en 1995 et intitulé Les droits de l’homme en période de transition : responsabilité devant la loi pour les violations passées et présentes expose d’atroces cas de disparition forcée, de torture et d’autres mauvais traitements, et d’exécutions extrajudiciaires.
 
À l’issue de longues enquêtes, quelque 1 800 d’entre eux ont été déférés à la justice pour tout un ensemble de crimes, en 1997. Pour beaucoup, le Derg a été synonyme de répression violente et de crimes abominables, notamment de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité.
 
Mais 28 ans après la prise du pouvoir par le FDRPE, rien n’a beaucoup changé, car les droits humains continuent d’être violés en toute impunité.
 
Aucune explication n’a été fournie par les autorités et aucune enquête n’a été menée au sujet de la catastrophe qui a causé la mort de civils à Sheh Hojalle. Selon moi, il n’était pas nécessaire d’un point de vue militaire d’assiéger le dépôt. Les soldats du gouvernement étaient en déroute et ils ne se sont guère battus pour repousser les combattants du FDRPE.
 
La prise de ce dépotoir militaire ne semblait pas nécessaire pour l’occupation par le FDRPE d’Addis-Abeba, car il ne représentait pas une menace, pas plus que les quartiers environnants. L’attaque de ce dépôt ne peut être comprise que comme une démonstration de force, ou comme un exercice visant les civils ayant profité des carences du gouvernement pour piller un entrepôt non sécurisé.
 
Quand les étudiants de l’université d’Addis-Abeba ont protesté sur leur campus le 10 avril 2001 et revendiqué les libertés académiques, la police a utilisé une force inutile et excessive qui a fait plus de 40 blessés. Quelques jours après, des collégiens sont descendus dans la rue à Addis pour protester pacifiquement contre les mauvais traitements infligés aux étudiants de l’université, et la police a cette fois recouru à la force meurtrière, tuant au moins 31 personnes, notamment des étudiants, les 17 et 18 avril.
 
Lors des violences post-électorales de 2005, plus de 190 manifestants majoritairement pacifiques ont été tués, certains d’entre eux ayant été exécutés d’une balle dans la tête ou étranglés par des agents des forces de sécurité dans la capitale, selon des informations concernant les conclusions d’une commission d’enquête établie par le Parlement. Des membres de cette commission ont dû fuir le pays en raison des propos menaçants d’un haut responsable du gouvernement qui exigeait qu’ils modifient leurs conclusions.
 
Les 6 et 7 août 2016, au moins 97 autres manifestants ont été tués dans les régions Amhara et Oromia par des agents des forces de sécurité ; ils étaient descendus dans la rue pour demander des réformes politiques, le respect de l’état de droit et la justice pour les violations des droits humains commises dans le passé.
 
Entre novembre 2015 et le début de 2018, les forces de sécurité ont tué au moins 2 000 personnes lors des longues manifestations portant sur le Plan directeur intégré d’Addis, considéré par les Oromos comme un instrument de marginalisation politique et économique. 
 
Les gouvernements du FDRPE qui se sont succédé n’ont toujours pas amené les responsables de ces meurtres récurrents de manifestants, pacifiques pour la plupart, à rendre des comptes.
 
Les diverses mesures qui ont été prises pour réformer les forces de sécurité entre 1991 et 1995 n’ont pas institué de mécanismes et procédures visant à réagir rapidement en cas de violations des droits humains. 
 
Ce qui est encore plus grave, c’est que la mise en œuvre des dispositions de la Constitution de 1995 et le respect des droits humains sont rendus difficiles par le fait que c’est la Chambre haute du Parlement fédéral qui est chargée d’interpréter la Constitution, au lieu de tribunaux indépendants et impartiaux.
 
Le Premier ministre Abiy Ahmed, qui est actuellement le président du FDRPE, a certes présenté des excuses pour les violations des droits humains commises dans le passé lors de son discours d’investiture, en avril 2018, mais cela n’a pas mis fin aux violations.
 
Le 17 septembre 2018, des agents des forces de sécurité ont tiré et tué au moins cinq manifestants qui protestaient contre les violences interethniques meurtrières qui ont frappé Burayu, aux abords d’Addis.
 
Comme l’actuel gouvernement éthiopien n’a toujours pas mené d’enquête exhaustive, indépendante et impartiale sur ces homicides, il est à craindre que la dangereuse tendance observée par le passé, qui consiste à négliger les violations des droits humains et à permettre à l’impunité de prévaloir, ne se poursuive.
 
Il est nécessaire de noter que plusieurs enquêtes et procès sont en cours pour des affaires de violations des droits humains, mais il s’agit d’une goutte d’eau par rapport aux innombrables et flagrantes violations des droits humains perpétrées au cours des 28 années de régime du FDRPE.
 
Alors que le pays commémore la chute du Derg, le gouvernement doit saisir cette occasion de garantir la justice et des réparations pour les violations des droits humains commises tant par le passé qu’actuellement.
 
FIN

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