Gambie. Un vent de liberté soufflerait-il sur Banjul ? Marta Colomer Aguilera, chargée de campagne à Amnesty International pour l’Afrique de l’Ouest

« Nous sommes prêts pour le changement ! » Ce sont les paroles du chauffeur de taxi qui m’a cueillie à l’aéroport à mon arrivée en Gambie. Nous venions de passer devant un immense panneau d’affichage arborant la photo du président Yahya Jammeh et lorsque j’ai questionné mon chauffeur sur ses opinions politiques, je m’attendais à la prudence de mise dans ce pays longtemps dominé par la peur et la répression.

Cette volonté inattendue de s’exprimer, je n’ai cessé de la revoir à l’œuvre par la suite en Gambie, où j’étais venue assister à la Session ordinaire de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples.

L’élection présidentielle doit avoir lieu le 1er décembre, et cette année les Gambiens sont descendus dans les rues. Sans surprise, la réponse des autorités fut brutale : en avril et mai, des dizaines de manifestants non violents et de passants ont été frappés par des policiers avant d’être arrêtés – c’est le cas du dirigeant du Parti démocratique unifié (UDP), parti d’opposition. Un homme est mort en détention après avoir été torturé.

Mais les choses bougent en Gambie. Durant mon séjour dans la capitale Banjul, j’ai rencontré des Gambiens qui se sont dits prêts à faire valoir leurs droits fondamentaux et à défendre leurs libertés, qui en avaient assez des violations systématiques de leurs droits et de l’impunité dont jouissent les responsables.

En marge de la session de la Commission africaine, une rencontre-débat était consacrée à la situation des droits humains en Gambie. Organisé par l’association de défense de la liberté de la presse ARTICLE 19 en collaboration avec des organisations africaines, ce panel était inhabituel.

Il est rare que les droits humains, qui subissent une attaque systématique en Gambie depuis 22 ans, soient le thème d’un débat ouvert dans le pays. Pour une fois, nul besoin de partir en exil ni de franchir la frontière pour se sentir libre de parler de la situation des droits humains en Gambie.

Sabrina Mahtani, chercheuse sur la Gambie à Amnesty International et auteure du rapport intitulé Gambie. Le prix à payer de la dissidence. Les droits humains en danger, comptait parmi les intervenants lors de cet événement. À ses côtés, des représentants d’Article 19, de Rencontre Africaine Pour la Défense des Droits de l’Homme (RADDHO, basée au Sénégal), de Human Rights Watch (HRW), du Syndicat de la presse de Gambie (GPU) et d’Open Society Foundations.

Ne souhaitant pas être écartée d’un événement d’une telle importance, la Commission africaine a envoyé trois de ses commissaires pour prendre la parole. Sans doute conscients de la timidité dont ont fait preuve les institutions régionales jusqu’à présent pour remédier aux problèmes en Gambie, ceux-ci ont insisté sur leurs inquiétudes quant à la situation des droits fondamentaux et souligné les efforts de la Commission africaine afin de trouver une solution.

Pour Amnesty International, il est clair que ce qui se passe en Gambie est une crise des droits humains qui nécessite l’intervention des institutions africaines, notamment la Commission africaine, l’Union africaine et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO).

La réaction violente qui a suivi la tentative de coup d’État en décembre 2014 s’est traduite par une multiplication des disparitions forcées et des détentions arbitraires. Des journalistes et des défenseurs des droits humains sont jetés derrière les barreaux pour avoir osé s’exprimer. La torture et les mauvais traitements sont monnaie courante, d’anciens détenus ont témoigné de passages à tabac, d’électrocutions et d’asphyxies. Les manifestations politiques sont violemment réprimées. Des personnes sont victimes d’actes de harcèlement et de persécution sur la base de leur orientation ou de leur identité sexuelle réelle ou présumée, ce qui a amené de nombreuses personnes LGBTI (lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres et intersexués) à fuir le pays.

S’est développé un climat étouffant marqué par la peur, dans lequel les citoyens n’osent pas critiquer le gouvernement de crainte d’être la cible de représailles forcenées.

Ainsi, lorsque le moment fut venu de donner la parole au public lors de la réunion-débat et d’offrir aux Gambiens présents la possibilité de faire entendre leurs voix, je fus surprise par leurs regards déterminés. Ils n’avaient pas peur. Tous voulaient raconter leur histoire.

Des journalistes gambiens ont évoqué les difficultés et les risques auxquels ils sont confrontés lorsqu’ils font leur travail légitime. Une militante gambienne, qui se présente sous le nom de « Mama Africa » en raison de son âge, a expliqué qu’elle a entendu parler des droits humains pendant toute la durée de sa vie, mais que c’est loin d’être une réalité dans son pays.

J’ai été particulièrement touchée par le témoignage d’une jeune fille qui a eu le courage de raconter devant l’audience ce que sa famille avait dû endurer lorsque sa mère a été arrêtée lors d’une manifestation pacifique en 2016. Souffrant d’hypertension pendant sa détention, sa mère n’a pas pu avoir accès à des médicaments. Aussi s’est-elle effondrée au tribunal, causant une forte inquiétude parmi les membres de sa famille présents.

Bien qu’elle ait été libérée sous caution, leur cauchemar se poursuit. Chaque fois qu’elle est convoquée pour comparaître devant le tribunal, elle a des crises d’angoisse. C’est d’autant plus choquant que le seul crime de cette femme fut de manifester pacifiquement. Et il est d’autant plus impressionnant de constater la détermination de sa fille à témoigner.

Entendre les témoignages de Gambiens comme cette jeune fille et voir des citoyens descendre dans les rues pour revendiquer leurs droits de se réunir et de manifester pacifiquement, m’a redonné espoir. Les choses bougent en Gambie et j’espère que cette évolution ouvrira la voie à un pays où le respect des droits humains prendra enfin tout son sens.

Cet article a été publié par All Africa.

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