Il est temps pour les États-Unis d’arrêter de fournir des armes à la coalition dirigée par l’Arabie saoudite au Yémen Par Rasha Mohamed est chercheuse sur le Yémen à Amnesty International

Le car égayé par les chants des enfants partant en excursion s’était arrêté pour permettre d’acheter des en-cas au marché de Saada, dans le nord du Yémen, lorsqu’il a été touché par une frappe aérienne, désormais tristement célèbre. L’attaque qu’a menée le 9 août la coalition dirigée par l’Arabie saoudite, qualifiée d’« action militaire légitime », a fait 51 victimes, dont plus de 40 enfants.

Lorsque je me suis entretenue avec le directeur d’un hôpital tout proche, il m’a raconté que l’explosion était si forte que la morgue n’avait pas reçu de cadavres mais un imbroglio de membres et de parties de corps mutilés. Tant d’enfances fauchées en un instant, à cause semble-t-il d’une bombe à guidage de précision retrouvée sur le site, fabriquée et fournie par l’entreprise américaine Lockheed Martin.

Hélas, la découverte de munitions américaines dans les décombres de marchés, d’habitations, d’hôpitaux et d’hôtels civils est une constante de la guerre qui dévaste le Yémen depuis quatre ans. Depuis le début des frappes aériennes de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite en mars 2015, Amnesty International s’est rendue dans huit gouvernorats, sur des dizaines de sites touchés, afin d’enquêter. Nous avons à plusieurs reprises retrouvé et examiné des débris de munitions fabriquées aux États-Unis – ainsi qu’au Royaume-Uni et au Brésil. Les enquêteurs des Nations unies et de Human Rights Watch ont réuni des éléments de preuve tout aussi crédibles.

Il n’est donc guère surprenant qu’un organe mandaté par l’ONU ait publié cette semaine un rapport qui contient une recommandation forte : il demande aux nations de ne plus fournir d’armes susceptibles d’être utilisées dans le cadre de ce conflit.

Il inclut, et c’est sans doute le plus important, les États-Unis qui, en continuant de transférer des armements à leurs alliés saoudiens, risquent de se faire les complices de crimes de guerre.

Dans un cas analysé par Amnesty International, une bombe à guidage laser de type Raytheon Paveway fabriquée aux États-Unis a frappé le 25 août 2017 des habitations civiles dans la plus grande ville du Yémen, Sanaa. Buthaina, cinq ans, fut la seule survivante de sa famille ; elle a perdu ses deux parents et ses cinq frères et sœurs âgés de 2 à 10 ans.

Le 15 août 2016, un missile guidé de type Paveway a touché un hôpital pleinement opérationnel de Médecins Sans Frontières (MSF), faisant 11 morts, dont un employé de MSF, et 11 blessés. Une population vulnérable s’est ainsi retrouvée privée de soins médicaux vitaux et MSF a décidé de retirer son personnel de six autres hôpitaux du nord du Yémen.

Cette année, un groupe d’experts des Nations unies a publié un rapport présentant des éléments qui prouvent que des systèmes Paveway fabriqués au Royaume-Uni et aux États-Unis ont été utilisés dans le cadre de neuf raids. Ils ont causé la mort de 84 civils (et fait 77 blessés), dont 33 lors d’une seule frappe : une bombe hautement explosive, assistée par un kit de guidage Paveway, a frappé un motel à Arhab, le 23 août 2017. Cela ne constitue sans doute que la partie visible de l’iceberg.

Buthaina, cinq ans, fut la seule survivante de sa famille ; elle a perdu ses deux parents et ses cinq frères et sœurs âgés de 2 à 10 ans.

Malgré les nombreuses preuves que des armes américaines — dont des munitions à fragmentation, interdites au niveau international — ont été utilisées pour procéder à des attaques qui ont bafoué le droit international humanitaire (les lois de la guerre) et tué et blessé des civils yéménites, le gouvernement de Donald Trump n’affiche aucun remords. Il est revenu sur une décision datant de l’ère Obama, de décembre 2016, de suspendre les transferts en cas de préoccupations quant à des victimes civiles. Lors d’un voyage à Riyadh, le président Donald Trump lui-même a conclu un « énorme » contrat d’armement, de plusieurs milliards de dollars, avec l’Arabie saoudite. En se fondant sur ses investigations détaillées, Amnesty International demande à tous les pays qui fournissent des armes destinées à être utilisées au Yémen de cesser immédiatement les transferts et l’assistance militaire à toutes les parties au conflit.

Les responsables de l’armée américaine semblent déstabilisés par les informations faisant état de morts causées par des armes américaines. Pressé de questions, le secrétaire américain à la Défense, James Mattis, a déclaré aux journalistes au Pentagone le 28 août que le soutien des États-Unis à la coalition que dirige l’Arabie saoudite n’est « pas inconditionnel ».

Le Congrès exerce également des pressions. Au titre de la Loi de prérogatives de la défense nationale (NDAA) signée récemment, James Mattis doit déterminer si les États-Unis ou leurs alliés ont bafoué les droits humains au Yémen, notamment lors des interrogatoires de détenus yéménites capturés par les forces des Émirats arabes unis et leurs alliés. En outre, ce texte interdit à l’armée américaine de ravitailler en carburant les avions de combat saoudiens et émiriens, sauf si le secrétaire d’État certifie que la coalition prend des mesures afin de réduire les pertes civiles.

Malgré les nombreuses preuves que des armes américaines — dont des munitions à fragmentation, interdites au niveau international — ont été utilisées pour procéder à des attaques qui ont bafoué le droit international humanitaire (les lois de la guerre) et tué et blessé des civils yéménites, le gouvernement de Donald Trump n’affiche aucun remords.

Le gouvernement de Donald Trump se bat contre la surveillance du Congrès. Les déclarations du président concernant la NDAA laissent à penser que la Maison-Blanche ne s’estime pas liée par ces dispositions. En outre, le gouvernement américain risque de balayer la tentative du sénateur Robert Menendez (New-Jersey) visant à bloquer la dernière vente d’armes à guidage de précision Raytheon à la coalition que dirige l’Arabie saoudite.

Le gouvernement doit réfléchir à la manière dont son soutien sans faille à la coalition a contribué au grand nombre de victimes civiles – morts et blessés –, à la destruction de logements, d’écoles et d’hôpitaux et à l’émergence de la plus grave catastrophe humanitaire du monde.

Les États-Unis ne peuvent pas avoir le beurre et l’argent du beurre. Le gouvernement est fier, à juste titre, lorsqu’il contribue à accélérer l’acheminement de l’assistance humanitaire au Yémen, mais dans le même temps il livre des bombes qui tuent des enfants.

Le moyen le plus sûr de rectifier cette situation est que les États-Unis suspendent tous les transferts d’armes à destination de la coalition, tant qu’elles sont utilisées pour violer les lois de la guerre au Yémen.

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