Irak : L’héritage toxique laissé par l’État islamique est également une catastrophe pour l’environnement Par Richard Pearshouse, conseiller principal sur les situations de crise pour Amnesty International

Lorsque nous arrivons, la ferme désolée à l’ombre des monts Sinjar, dans le nord-ouest de l’Irak, ressemble à beaucoup d’autres exploitations agricoles de la région. Les bâtiments sont abandonnés, les champs arides.

Un voisin, intrigué par notre visite, vient à notre rencontre et nous explique que le propriétaire cultivait des olives, du blé et des légumes. Cependant, comme la moitié des agriculteurs de ce village, lui et sa famille ne sont pas revenus depuis qu’ils ont fui le groupe armé se désignant sous le nom d’État islamique (EI) il y a quatre ans.

Pourquoi ? Le grand réservoir d’eau complètement vide à côté du puits d’irrigation constitue un premier indice. Un second est donné par les bouts de tuyaux en plastique cassés et éparpillés à proximité. En regardant de plus près, nous constatons que l’entrée du puits est maculée de taches de pétrole, également visibles à l’intérieur et autour des déchirures du tuyau noir d’irrigation raccordé au puits. Le pétrole n’apparaît pas spontanément dans les puits d’irrigation dans cette partie de l’Irak. Cette ferme, comme tant d’autres, est une scène de crime. Elle témoigne des crimes de guerre et des attaques systématiques commis par l’EI contre la population locale.

L’Irak a proclamé sa victoire militaire sur l’EI depuis un peu plus d’un an, mais les conséquences de ce conflit persistent.

Le district de Sinjar abritait une grande partie de la communauté yézidie d’Irak avant 2014. Il fut aussi le théâtre de nombreux crimes de l’EI parmi les plus brutaux. Des membres du groupe armé ont rassemblé et tué les hommes et les garçons qui n’avaient pas pu se réfugier dans les monts Sinjar, puis ils ont enlevé environ 6 000 jeunes femmes et enfants avant de les vendre comme esclaves dans d’autres régions d’Irak et en Syrie.

Ces crimes – mis en lumière ces derniers jours lorsque la militante Nadia Murad, ancienne esclave de l’EI, a reçu le prix Nobel de la paix – ont fait les gros titres à travers le monde. Ce que l’on sait moins, c’est que, quand l’EI a été contraint de battre en retraite, ses combattants se sont mis à ravager le paysage bien que cela ne leur ait apporté aucun avantage militaire immédiat. Selon un nouveau rapport d’Amnesty International, l’EI a délibérément pris pour cible l’environnement rural sur lequel reposent les moyens de subsistance des agriculteurs yézidis.

Les exemples les plus flagrants de ces destructions gratuites concernent les puits d’irrigation comme ceux que nous avons vus dans cette exploitation déserte dans le district de Sinjar. Ils ont souvent été sabotés à l’aide de gravats, de pétrole ou d’autres objets extérieurs. Un ingénieur hydraulique a expliqué : «  Je suis à peu près sûr que c’était intentionnel : ces sortes de choses ne finissent pas dans le trou de sonde ou les canalisations d’un puits sans y avoir été placées.  »

L’obstruction des puits a souvent été accompagnée du vol et/ou de la destruction des pompes, câbles, générateurs et transformateurs. D’après des responsables locaux, 400 des 450 puits d’irrigation d’un sous-district ont été rendus hors d’usage.

Le district de Sinjar est l’une des régions les plus sèches au monde où l’agriculture puisse être pratiquée. La destruction des puits d’irrigation par l’EI est généralisée sur place et ses conséquences sont d’une grande portée. Un responsable local du secteur agricole nous a déclaré : « Le pire que l’on puisse faire, c’est de détruire un puits : les arbres et les cultures meurent, le reste de l’exploitation meurt aussi... Le but de l’EI était de détruire les ressources d’un peuple qui dépend des cultures et de l’élevage. »

La destruction de biens d’un adversaire sans nécessité militaire constitue un crime de guerre. Ces actes pourraient en outre constituer des crimes contre l’humanité car ils visent les Yézidis et d’autres communautés rurales d’Irak. Dans le cadre de l’enquête de l’ONU pour laquelle une équipe est déjà en train de recueillir des preuves des crimes de l’EI en Irak, les actions en vue d’amener ce groupe armé à rendre des comptes pour les crimes de droit international qu’il a perpétrés doivent couvrir ces crimes particuliers lorsqu’il existe suffisamment d’éléments à charge.

Cependant, le droit pénal international ne peut pas aller plus loin. Le gouvernement irakien et ses partenaires internationaux sont actuellement engagés dans un processus long et complexe de reconstruction du pays dévasté. Ces crimes de guerre environnementaux résonnent encore dans l’Irak rural, mais pour l’heure, les autorités du pays n’ont pas commencé à examiner véritablement l’ampleur des destructions ni à mettre en place des mesures pour aider les agriculteurs à reprendre leur activité.

Une grande partie de la campagne irakienne paraît presque autant ravagée qu’elle l’était lorsqu’elle a été reprise à l’EI. Dans le district de Sinjar et ses environs, des responsables locaux nous ont dit que le gouvernement ne fournissait aucune aide pour la reconstruction agricole. L’un d’eux a ainsi déploré : « De manière générale, le niveau de production agricole a atteint son niveau le plus bas. Personne n’y prête attention. Quelle sorte de reconstruction a été réalisée pour l’agriculture ? Aucune. »

Les agriculteurs (et anciens agriculteurs) d’Irak ont besoin d’aide de toute urgence pour reprendre le travail. Ils ont besoin d’être aidés pour remettre en état les outils, machines et serres qui sont perdus ou abîmés. Ils ont besoin d’aide pour remplacer leurs animaux d’élevage et replanter leurs vergers.

Des bâtiments agricoles et des installations de stockage doivent être reconstruits. Certaines zones du pays auront besoin de nouveaux puits, tandis qu’ailleurs il sera plus judicieux d’étendre les canaux d’irrigation existants.

Ce serait une erreur dangereuse de ne pas tenir compte des conséquences environnementales du conflit armé. Tant que ces zones resteront en ruines, des centaines de milliers d’Irakiens déplacés à l’intérieur du pays seront dans l’incapacité de retourner chez eux. Et ils seront encore plus nombreux à continuer de vivre dans la pauvreté dans un pays où huit millions de personnes dépendent encore de l’aide humanitaire pour survivre.

L’EI et ses prédécesseurs ont prospéré sur la pauvreté et les ressentiments dans les campagnes. Ils ont trouvé dans l’arrière-pays irakien vaste et peu peuplé une riche base de recrutement d’insurgés. Sans véritable reconstruction rurale, cela pourrait se reproduire. Étant donné que certaines de ces régions sont des foyers de mécontentement depuis 2003, la capacité de progression durable du redressement de l’Irak est vraiment limitée s’il n’y a pas de reconstruction rurale.

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