« Je vous en prie, ne les oubliez pas » : en Grèce, les réfugiés et les demandeurs d’asile vivent dans la misère Monica Costa Riba, chargée de campagne sur les migrations à Amnesty International

En début de mois, j’ai écrit un article sur Alan Mohammad, 30 ans, et sa sœur Gyan, 28 ans, qui souffrent tous deux d’atrophie musculaire et ont fui en fauteuil roulant leur foyer en Syrie, à l’approche des combattants du groupe armé se désignant sous le nom d’État islamique (EI).

Au cours de leur éprouvant périple en quête de sécurité, ils ont franchi avec leur famille quatre frontières. Ils ont traversé la frontière montagneuse entre l’Irak et la Turquie, sanglés sur les flancs d’un cheval, et se sont fait tirer dessus à trois reprises, alors qu’ils tentaient d’entrer en Turquie. Ils ont payé des passeurs pour effectuer à bord d’une embarcation pneumatique surchargée une terrifiante traversée jusqu’à l’île grecque de Chios. Cette semaine, alors qu’ils sont bloqués en Grèce depuis mars, une bonne nouvelle leur est enfin parvenue. Ils ont enfin pu déposer leur demande d’asile, et ont été logés dans un hôtel par la Haute Commission pour les réfugiés des Nations unies.

J’avais rencontré Alan, Gyan et leur famille au mois de juillet dans le camp de réfugiés de Ritsona, à une soixantaine de kilomètres au nord d’Athènes, où ils m’avaient raconté leur périple.

« Le voyage est très difficile pour les " personnes normales ". Alors c’est un véritable miracle que des personnes handicapées y soient arrivées, parce que toutes les frontières entre les deux pays [Irak et Turquie] sont montagneuses, a raconté Alan. La traversée en bateau [vers la Grèce] était terrifiante. Nous avons passé environ quatre heures en mer. Chaque fois que je regardais autour de moi, je voyais des bébés et des enfants pleurer. »

Ils sont arrivés sur l’île grecque de Chios le 12 mars, quelques jours seulement après que la route des Balkans vers l’Allemagne et l’Europe du nord a été fermée à tous les demandeurs d’asile et réfugiés, et avant l’entrée en vigueur de l’accord UE-Turquie sur la migration. Leurs espoirs de pouvoir rejoindre leur père en Allemagne ont été anéantis. Au lieu de cela, la famille a été embarquée sur un ferry vers la Grèce continentale et de là, ils ont été emmenés en bus à Ritsona, un camp ouvert installé sur une base militaire abandonnée située en plein milieu d’une forêt. Depuis, ils étaient bloqués là, dans des conditions extrêmement dures.

Alan et Gyan comptent parmi les 700 demandeurs d’asile et réfugiés bloqués à Ritsona et les 60 000 actuellement pris au piège en Grèce. Leurs récits de fuite périlleuse et leurs déplorables conditions de vie actuelles, minées par l’incertitude quant à leur avenir, soulignent les défaillances des nations européennes.

Il y a un an, les dirigeants de l’UE se sont mis d’accord sur un programme de relocalisation d’urgence afin de partager la responsabilité des demandeurs d’asile. Ils se sont engagés à accueillir 66 400 demandeurs d’asile présents sur le sol grec dans les deux années à venir. Mais un an plus tard, 4 000 personnes seulement ont été relocalisées dans d’autres pays européens – soit 6 % à peine de l’engagement initial.

Nombre des personnes bloquées en Grèce espèrent bénéficier de procédures de regroupement familial pour rejoindre des membres de leur famille proche déjà en Europe, ou comptent sur l’obtention de visas pour pouvoir légalement poursuivre leur route sur le continent. Pourtant, les États membres de l’UE freinent les efforts visant à mettre rapidement en œuvre ces mesures ou bien s’y opposent activement.

L’inaction de l’Europe a pour conséquence directe une souffrance immense, qui pourrait être évitée.

Plus de 47 000 réfugiés et demandeurs d’asile sont bloqués en Grèce continentale, parmi lesquels des jeunes enfants, des personnes âgées, des personnes souffrant de graves problèmes de santé ou de handicaps et des femmes enceintes. Beaucoup n’ont pas accès aux services spécialisés dont ils ont besoin, ce qui leur fait courir un risque accru.

La majorité d’entre eux viennent de pays déchirés par la guerre et ont risqué leur vie en mer pour gagner l’Europe. Ils vivent désormais dans des conditions déplorables, sous tente dans des camps ou dans de vieux entrepôts, dormant à même le sol pendant des mois et des mois. Pour beaucoup, l’insécurité fait partie de leur quotidien, même lorsqu’ils tentent de se procurer de la nourriture convenable.

Depuis la mise en œuvre de l’accord migratoire conclu entre l’UE et la Turquie en mars 2016, 13 100 personnes sont arrivées sur les îles grecques de la mer Egée. Bloquées dans des camps surpeuplés, elles vivent dans des conditions effroyables dans l’attente d’une réponse à leur demande d’asile.

Le 26 septembre, après presque sept mois passés en Grèce, Alan, Gyan et leur famille ont eu leur premier rendez-vous pour déposer une demande d’asile et lancer la procédure pour rejoindre leur père et leur petite sœur en Allemagne. À la suite de cette rencontre, ils ont été transférés du camp de Ritsona dans un nouveau logement, avec l’aide de la Haute Commission pour les réfugiés de l’ONU. « Je me sens très heureux. Je suis très heureux que nous soyons aujourd’hui, mon frère, mes sœurs, ma mère et moi, dans un endroit chaud et propre. J’ai l’impression d’avoir retrouvé une vie normale, m’a confié Alan lors de notre discussion le 27 septembre. Vivre sous tente, ce n’est pas une vie. »

Toutefois, si Alan se réjouissait pour sa famille, ses pensées étaient tournées vers ceux qui sont toujours à Ritsona. « Je me sens très triste pour tous mes amis et tous les réfugiés que j’ai laissés derrière moi. Il y a des enfants et des bébés là-bas et ils se trouvent dans une situation terrible... Je vous en prie, ne les oubliez pas.  »

Alan garde une attitude positive et philosophique face aux épreuves. « Nous sommes aujourd’hui à une autre étape de notre périple. Nous ne savons pas pendant combien de temps nous allons rester ici, mais j’espère que bientôt nous pourrons nous rendre en Allemagne et retrouver mon père et ma sœur.  »

Cet article a été initialement publié par TRT World.

Pour participer à la campagne d’Amnesty International pour les réfugiés qui restent bloqués dans des conditions épouvantables en Grèce, vous pouvez signer notre pétition.

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