Journée mondiale de l’habitat : Les gouvernements doivent mettre fin à la pratique brutale des expulsions forcées Par Malavika Vartak, chercheuse et conseillère d’Amnesty International sur les droits économiques, sociaux et culturels

Dans le froid mordant de l’aube du 23 juillet 2018, les yeux encore embués par le sommeil, quelque 10 000 habitants du bidonville de Kibera, à Nairobi, ont regardé leur logement et tous leurs biens être écrasés par des bulldozers pour laisser place à la construction de la voie de raccordement entre Ngong Road et Langata Road. Des écoles, des centres de santé et des lieux de culte ont également été démolis. Plus de 2 000 élèves ont vu leur scolarité interrompue.

L’ampleur et la brutalité de cette expulsion forcée, faisant suite aux initiatives du gouvernement visant à ouvrir plus de routes pour lutter contre les embouteillages de Nairobi, ont attiré l’attention et les condamnations nationales et internationales. Plusieurs experts des Nations unies, dont Leilani Farah, rapporteuse spéciale sur le logement convenable, ont appelé les autorités kenyanes à cesser toutes les démolitions en cours à Kibera et à garantir les droits à un logement convenable et à l’éducation.

Malgré ces critiques, les autorités ont toutefois procédé à une nouvelle expulsion forcée tout aussi brutale et massive 10 jours après. Le 3 août, la société des chemins de fer kenyans et la société d’électricité et d’éclairage du Kenya ont rasé les logements de 10 000 autres personnes vivant le long des voies ferrées dans les quartiers de Kaloleni et Makongeni à Nairobi.

Amnesty International a assisté à la frénésie des habitants essayant désespérément de récupérer leurs affaires alors même que les bulldozers enfonçaient leurs maisons. Une fois de plus, l’expulsion a été réalisée sans préavis suffisant, sans consultation et sans indemnisation, et en présence de membres des forces de sécurité lourdement armés.

L’accès à un logement abordable est l’une des quatre principales priorités du Kenya en matière de développement pour les quatre prochaines années. On ne peut s’empêcher de s’interroger sur la manière dont le gouvernement compte atteindre cet objectif en continuant de rendre des milliers de famille sans abri. La semaine dernière, le gouvernement du Kenya a signé un partenariat avec le Bureau des Nations unies pour les services d’appui aux projets (UNOPS) pour cofinancer la construction de 100 000 logements abordables. Cependant, au regard d’une pénurie d’environ deux millions de logements et des expulsions forcées, ce récent accord prouve une nouvelle fois que le gouvernement fait un pas en avant pour deux pas en arrière.

Les expulsions forcées aggravent la situation de celles et ceux qui vivent dans la pauvreté. Une fois expulsées, de nombreuses personnes n’ont d’autre choix que de vivre dans des conditions de logement encore plus précaires qu’auparavant. Quelle chance auront ces personnes, que les actions illégales du gouvernement ont laissées dans une situation bien plus grave, d’accéder à un logement convenable et abordable ?

Au Nigeria, Amnesty International a constaté que parmi les milliers de personnes expulsées de force en 2017 d’Otodo-Gbame, un bidonville de Lagos, beaucoup sont toujours sans abri et vivent dans une extrême pauvreté. Des familles ont été éclatées et logent dans des bidonvilles voisins, où elles partagent bien souvent une seule pièce avec 20 personnes. Une femme a indiqué à Amnesty International que, depuis qu’elle a perdu son logement et sa source de revenus, elle dort désormais sur des cartons et ses cinq enfants ne vont plus à l’école. La priorité accordée au projet de mégapole par les autorités de l’État de Lagos nie l’idée d’inclusivité et met en grand danger des vies, des moyens de subsistance et l’accès à l’éducation.

Les expulsions forcées ne sont pas un phénomène exclusivement urbain. Cette violation des droits humains est également perpétrée dans des zones rurales à travers le monde. En Eswatini (ex-Swaziland), des centaines de petits paysans se sont retrouvés sans abri et privés de leurs moyens de subsistance après avoir été chassés de leurs terres pour laisser place à des zones aménagées. Amnesty International a suivi les expériences de familles expulsées de force en 2014 et 2018 et leur combat qui continue pour reconstruire leur vie.

« Ils ne nous voient pas comme des êtres humains. Ils nous ont laissés dehors comme si nous étions des animaux ou quelque chose à jeter  », a déclaré une femme dont le logement a été démoli.

Malheureusement, nombreux sont ceux – y compris parmi les fonctionnaires dans certains pays – qui croient que les personnes dépourvues de titre de propriété portant sur le terrain ou la maison qu’elles occupent ne doivent pas obligatoirement être consultées, indemnisées ou protégées de la privation de logement. Pourtant, le droit international relatif aux droits humains est sans équivoque : les expulsions forcées sont illégales ; elles ne sont jamais justifiées, même lorsque les personnes n’ont pas de droit légalement reconnu sur le terrain ou la maison qu’elles occupent. Les expulsions forcées constituent une grave atteinte au droit au logement et entraînent souvent des violations de plusieurs autres droits humains, tels que les droits à la vie, à l’alimentation, à l’eau, à la santé, à l’éducation et au travail.

Il ne fait aucun doute, au moment où se déroule une nouvelle Journée mondiale de l’habitat, que dirigeants et responsables politiques proclameront encore une fois leur volonté de garantir un logement convenable pour tous, sans que ces paroles soient suivies d’effet. Il est temps pour nous de prendre à cœur cette injustice et de les interpeler, en soulevant des questions et en exigeant des réponses. Les habitants de nombreux bidonvilles à travers le monde le font déjà par le biais de manifestations pacifiques et d’autres actions. Nous devons nous joindre à eux et rappeler à nos gouvernements que le logement est un droit humain inaliénable. Si les dirigeants du monde veulent réellement garantir un logement convenable et abordable pour tous, mettre fin aux expulsions forcées est une première étape indispensable.

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