L’amnésie, prix de la réconciliation libanaise ? Propos recueillis le 10 mai 2005 par Pascal Fenaux

Journaliste au quotidien libanais An Nahar (« Le Jour »), Samir Kassir était également l’un des meilleurs éditorialistes indépendants de la presse arabe contemporaine. Démocrate libéral et antinationaliste, il avait accepté le 10 mai dernier de s’exprimer dans nos colonnes sur les défis posés par la loi libanaise d’amnistie, ainsi que sur l’affaiblissement du régime syrien. Le 2 juin, il était assassiné dans un attentat à la voiture piégée.

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Lors d’un
rassemblement
en
protestation à
l’assassinat de
Samir Kassir,
un journaliste
brandit un
portrait sur
lequel on peut
lire : « Martyr
de la presse et
de la liberté ».
3 juin 2005
© AFP

Pour de nombreux observateurs, une des faiblesses des accords de Taëf, c’était l’amnistie de nombreux chefs de milices. Dans la configuration politique née du départ de l’armée d’occupation syrienne, le Liban a-t-il encore besoin de cette « amnésie » pour se construire un avenir ?
Il faut distinguer très clairement l’amnistie dans son principe et dans son application. Si je suis plutôt favorable à l’amnistie, c’est parce qu’il n’y a pas d’autres solutions pour sortir d’une guerre civile qui s’est conclue en 1990 sans véritable victoire d’une partie sur l’autre. Il était inévitable qu’une réconciliation nationale passe par l’amnistie. Il faut se rappeler qu’avant de devenir des « corps professionnalisés », les milices étaient issues du corps même de la société civile. Cela étant, sans démocratie, cette amnistie libanaise n’était pas acceptable. Pour pouvoir établir politiquement et démocratiquement des responsabilités, le travail de mémoire aurait dû et devra être pris en charge par une institution ou un organe semblable à la Commission Justice et Réconciliation mise sur pied en Afrique du Sud après la disparition du régime d’apartheid. Et, sans remettre en cause le principe d’amnistie, une telle commission pourrait peut-être déboucher sur la requalification de certains crimes de guerre en crimes contre l’humanité.
À l’avenir, il faudrait amender la loi d’amnistie en renonçant à la distinction qu’elle établit entre, d’une part, les crimes « ordinaires » (commis en temps de guerre) et, d’autre part, les assassinats politiques et les « atteintes à la sûreté de l’État ». Comme si toute la guerre n’était pas en soi une atteinte à la sûreté de l’État... C’est ce qui a permis au régime libanais, placé sous tutelle syrienne par les accords de Taëf, d’incarcérer Samir Geagea [1] alors que d’autres de ses pairs obtenaient des portefeuilles ministériels, comme Elie Hobeika [2], Walid Joumblatt [3] ou Nabih Berri [4]. Mais le Liban étant fondé sur un quasi consensus entre mouvances et communautés, il est à craindre que l’aministie dont bénéficierait enfin Geagea soit « équilibrée » par une amnistie qui couvrirait certains évènements qui ont eu lieu à la fin des années 90, lorsque des groupes sunnites islamistes armés, manipulés par les services de renseignement syriens et libanais, ont semé la terreur dans la région de Tripoli. Bref, l’amnistie ne peut être synonyme d’amnésie pour aucun des crimes commis pendant et après la guerre civile. Pour qu’il y ait amnistie, il faut d’abord qu’il y ait instruction et ensuite décision de justice.
Par-delà les distinctions entre générations et communautés, les Libanais veulent-ils tourner la page ?
Le débat public évolue au gré du contexte politique. Au sortir de la guerre, il eût été étonnant que, hormis une minorité d’intellectuels et de militants des droits humains, les citoyens ordinaires revendiquent un travail de mémoire. Je fais moi-même partie d’une association fondée en 2001, « Mémoire pour l’avenir », et qui se propose d’encadrer le travail de mémoire en confrontant des acteurs et des témoins de la guerre civile à de jeunes Libanais ne l’ayant pas connue. Mais jusqu’au printemps 2005, la date du 13 avril, qui marque le déclenchement de la guerre civile, n’était commémorée que par quelques dizaines de militants et d’intellectuels. Si cette date refait sens aujourd’hui, ce n’est pas suite à un quelconque travail sur la mémoire mais grâce à la dynamique politique récente. Alors, faut-il travailler la mémoire de la guerre ou la mettre de côté pour ne pas compromettre la réconciliation ? Notre position est qu’il faut la travailler. Par exemple, en érigeant un monument commémorant toutes les victimes de la guerre, sans exception aucune et sans oublier les « disparus ».
Le chiffre de 17 000 « disparus » est-il fiable ?
J’ai écrit l’histoire de la guerre du Liban, en tout cas sa première partie, et je n’ai jamais trouvé l’origine exacte de ce chiffre qui revient sans cesse. Il est en outre difficile de savoir si ce chiffre englobe également les cas d’enlèvements suivis de libérations.
Ce chiffre englobe-t-il également les « disparus » des massacres de Sabra et Chatila ?
Peut-être, vu qu’on vient de retrouver une deuxième fosse commune. Supérieur aux estimations officielles, le nombre des victimes des massacres de Sabra et Chatila est d’environ 1500, ce qui, indépendamment de son horreur, reste un chiffre inférieur à ceux de Tall el-Zaatar en août 1976 [ndlr commis par les milices chrétiennes, alors alliées à la Syrie], au siège de Tripoli en 1984 par les milices palestiniennes pro-syriennes ou à l’affamement des camps de Beyrouth-Ouest par la milice Amal, soutenue par la Syrie en 1985-87.
Pour en revenir à la question de la mémoire, les Libanais sont-ils plus mûrs qu’auparavant pour solder les comptes ?
Sans doute. Il y a deux niveaux de travail : un travail de militant pour maintenir la pression sur les autorités pour au moins solder les comptes et un travail intellectuel et légal pour faire la lumière sur les enlèvements et obtenir enfin un chiffre ! Il n’est ainsi pas exclu de voir aboutir les revendications des parents de citoyens libanais « disparus » en Syrie, du moins si ces revendications ne lassent pas. Il faudra arriver un jour à obtenir la liste de toutes les personnes « disparues » en Syrie et jamais revenues. Ainsi, des pressions internationales sur la Syrie pourraient être payantes, du moins pour ce qui concerne les prisonniers libanais.
Le régime syrien pourrait-il survivre à de telles pressions ?
Je pense qu’il ne pourrait que se désintégrer. Autoriser une commission d’enquête sur les prisonniers libanais « disparus » en Syrie, des « disparitions » qui n’ont cessé qu’avec le retrait des forces syriennes, ce serait ouvrir la porte à une autre enquête, sur les « disparus » syriens cette fois. Les présomptions et les charges sont telles (comme à Hama, par exemple, ou les « disparus » et victimes de février 1982 se comptent par dizaines de milliers) que ce régime ne pourrait pas longtemps résister à des pressions intérieures et extérieures avant d’imploser.
Les informations qui circulent parfois quant à la présence de fosses communes de « disparus » en Israël sont-elles fondées ?
Non. Il n’y a pas de disparus mais bien des prisonniers en vie, illégalement détenus en Israël et dont l’identité est connue. La seule inconnue concerne les diplomates iraniens enlevés en 1982 par les Forces Libanaises d’Elie Hobeika et dont on dit parfois qu’ils auraient été remis aux Israéliens.
Pour revenir au Liban, un chantier déjà entamé (mais pour lequel nous n’avons pas obtenu de financement) est celui du recensement de toutes les victimes et de tous les « disparus » de la guerre de 1975-1990, tout en étant conscient que de nombreux ayant-droits ont eux-mêmes « disparu », sont morts ou ont quitté le Liban. Il serait à cet égard intéressant d’éplucher les procès verbaux et les rapports de la police libanaise.
La police libanaise continuait d’exister pendant la guerre ?
Oui. Et c’est énorme ! Retranchée dans ses quartiers, elle n’a jamais cessé d’enregistrer les plaintes, voire même d’enquêter, ce qui est une mine inépuisable de renseignements. Ainsi, les chiffres les plus fiables relatifs à tel ou tel épisode dramatique de la guerre sont ceux fournis par la police. De ce fait, ce sont les statistiques de la police qui ont permis d’évaluer le coût humain de l’invasion israélienne de 1982, soit près de 25 000 morts : 19 000 Libanais et 6 000 Palestiniens.
Etes-vous plutôt optimiste par rapport à l’avenir du Liban ?
Ce qui me rend plutôt optimiste, c’est le fait qu’il n’y ait pas de guerre. Mais je suis pessimiste quant à une véritable réforme du système politique, du moins à court terme. Parce que, si la jeune génération ne cache pas qu’elle « en a marre » du confessionnalisme, je ne suis pas pour autant certain qu’elle soit capable de renoncer à ce système en acceptant tout ce que cela implique. Tant que l’on ne traduit pas en termes très concrets ce que signifierait l’abolition du confessionnalisme, on restera dans cette situation un peu paradoxale où les gens disent en avoir assez du confessionnalisme sans être prêts à accepter eux-mêmes de faire la moindre concession.
Peut-on définir le Liban comme un pays constitué de communautés qui se considèrent chacune minoritaires ?
Oui. Et c’est ce vieux refrain de « l’idéologie libanaise » qu’il va nous falloir tous dépasser.

Notes

[1Dans les appels du mois du Libertés de Janvier 2005, Amnesty demandait aux autorités libanaises de libérer immédiatement Samir Geagea et Jirjis al-Khouri, deux anciens chefs des forces libanaises (chrétiennes), ou de leur accorder sans délai un nouveau procès devant un tribunal indépendant.

[2Ancien chef des Phalanges, assassiné en janvier 2002.

[3Chef druze du PSP.

[4Chef du mouvement chiite Amal.

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