L’Arabie saoudite doit permettre l’accès de l’aide humanitaire

Par Lama Fakih, conseillère principale sur les situations de crise à Amnesty International

https://www.amnesty.org/en/articles/blogs/2015/05/saudi-arabia-s-cruel-stranglehold/

Alors que la coalition dirigée par l’Arabie saoudite a repris ses bombardements au Yémen cette semaine, après un bref cessez-le-feu, les hôpitaux de la capitale se sont préparés à soigner l’afflux des blessés, malgré la grave diminution des stocks de médicaments et de carburant. Les médecins ont examiné en détail les listes de médicaments dont ils ont besoin, recruté des bénévoles, et acheté au marché noir du gasoil et de l’essence hors de prix, pour faire fonctionner groupes électrogènes et ambulances. Certains membres du personnel se sont même installés à l’hôpital pour éviter de perdre du temps et de l’argent en trajets.

Pourtant, malgré tous leurs efforts, les besoins des blessés du conflit dépassent de loin les services que ces professionnels de santé peuvent fournir. Le Kuwait Hospital, hôpital public de Sanaa, a dû comme d’autres renvoyer des patients, parce que ses équipements de base ne fonctionnaient plus, par manque d’électricité ou de carburant pour les groupes électrogènes.

Je me rends dans cet hôpital pendant une coupure d’électricité. Lors de ma visite, une femme blessée me raconte qu’elle a perdu son fils adulte dans une explosion dans le quartier de Mount Nogum, à Sanaa, le 11 mai. Des éclats d’obus l’ont touché à la tête « comme un sabre », explique-t-elle. L’explosion a été déclenchée par une frappe aérienne sur un entrepôt de stockage d’armes dans le quartier.

Durant le cessez-le-feu observé pendant cinq jours la semaine dernière, je me rends dans neuf hôpitaux afin d’évaluer comment ils s’en sortent depuis que la guerre a éclaté il y a près de deux mois. Le personnel médical est confronté aux mêmes difficultés : pas d’électricité pendant des semaines, du gasoil en quantité limitée pour faire tourner les groupes électrogènes, le manque de personnel et, surtout, peu de fournitures médicales pour soigner les malades et les blessés. Ils me disent que les civils, malades et blessés, paient le prix fort des restrictions imposées par la coalition que dirige l’Arabie saoudite sur l’acheminement d’assistance vitale et de biens de première nécessité indispensables à la survie.

Parmi des dizaines de familles anxieuses, les médecins et les infirmières débordés soignent les patients, avec les ressources qu’ils ont sous la main. À l’hôpital d’al Thawra, la place manque pour soigner les blessés, et les médecins prodiguent des soins dans les couloirs et les salles d’attente.

La plupart des victimes civiles, dont de nombreux enfants, ont été blessées par des éclats d’obus. Ces éclats proviennent des tirs d’armes antiaériennes qui ont manqué leur cible et n’ont pas explosé dans les airs mais au moment de l’impact au sol, ou d’explosions secondaires causées par les frappes aériennes, ou des frappes aériennes elles-mêmes. Partout, j’entends le même besoin en carburant, indispensable pour faire marcher les groupes électrogènes, qui sont la seule source d’électricité pour les hôpitaux, et permettent de pomper l’eau.

« Le gasoil commence à manquer, me confie une femme médecin à l’hôpital privé de Mutawakal. Nous devons en acheter au marché noir. Si ça continue comme ça, nous devrons fermer dans un mois. »

En raison de la pénurie de carburant, des femmes ayant des complications lors de l’accouchement sont renvoyées, me dit-elle, et les couveuses ont été éteintes. Autre cas, le personnel a tenté de réanimer un patient en arrêt cardiaque, qu’il était impossible de placer sous respirateur. Ce patient est mort. L’hôpital, comme tant d’autres, pâtit également du manque de matériels médicaux d’urgence – antibiotiques, analgésiques, pansements et sang.

Les restrictions drastiques et arbitraires imposées par la coalition que dirige l’Arabie saoudite sur l’importation de biens essentiels, comme le carburant, ont réduit à un goutte-à-goutte l’entrée de l’assistance vitale et des biens de première nécessité. Le Programme alimentaire mondial (PAM) affirme qu’il est parvenu à expédier 300 000 litres de carburant et d’autres fournitures dans le pays pendant le cessez-le-feu humanitaire. Toutefois, cet envoi correspond à une petite partie de ce que le PAM devrait acheminer dans le cadre de ses opérations sur un mois.

Dans une rare déclaration publique conjointe, le 4 mai, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) et Médecins sans frontières (MSF) ont exprimé leur vive préoccupation quant aux difficultés d’acheminement de l’aide humanitaire, notant que les restrictions imposées par la coalition sur les importations « ont rendu la vie quotidienne des Yéménites insupportable et accru leur détresse ».

À l’hôpital d’al Thawra, les médecins me remettent une liste de souhaits comportant plus de 100 médicaments et fournitures vitales dont ils sont déjà ou seront bientôt à court. C’est le plus grand hôpital soignant les blessés à Sanaa – pourtant il le fait avec de moins en moins de personnel. Les médecins me racontent que plus de 300 de leurs collègues étrangers sont partis depuis que la guerre a éclaté. Le personnel local qui reste est souvent incapable de se rendre jusqu’à l’hôpital du fait de l’insécurité, du déplacement de populations, ou de la pénurie d’essence générées par le conflit. Aussi les médecins que j’ai rencontrés enchaînent-ils parfois deux-trois services, ne baissant pas les bras malgré un sentiment d’impuissance face à une guerre qui continue d’amener son lot de blessés à leur porte.

La coalition dirigée par l’Arabie saoudite doit immédiatement faciliter l’acheminement de carburant et d’aide humanitaire vitale au Yémen. Ansar Allah et les autres groupes armés opérant sur le terrain doivent veiller à ce que cette aide soit distribuée sans entrave aux hôpitaux et aux organisations humanitaires qui en ont le plus besoin.

La vie de la population du Yémen en dépend.

Cet article a initialement été publié dans Foreign Policy.

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