La légalisation de l’avortement bénéficiera à des milliers de femmes Par Nelly Minyersky

Nous vivons actuellement un moment historique en Argentine, un véritable tournant sur le terrain des droits des femmes.

Si les femmes de ce pays bénéficient d’un cadre réglementaire pouvant être considéré comme progressiste en Amérique latine (indépendamment de son efficacité), il est clair que la criminalisation de l’avortement (Art. 86 du Code pénal) constitue une violation flagrante d’une pléthore de droits dont nous sommes les détentrices légitimes, et qui sont inscrits dans la Constitution nationale et les traités relatifs aux droits humains. Ces textes forment un ensemble de règles et règlements constitutionnels qui recouvrent les droits à la liberté, à l’égalité, à l’autonomie, à la santé publique, à la planification familiale, ainsi que le droit de pas être soumis-e à la discrimination, etc.

Depuis des décennies, les Argentines se battent afin de se libérer des forces qui essaient de décider de notre destin et de nous imposer des choix de vie. Une partie de la société et de l’État exercent leur pouvoir sur la vie et l’autonomie des femmes, tout en passant sous silence à quel point leur position est illégitime et immorale, en érigeant des comportements légitimes (tels que les relations sexuelles) en actes criminels potentiels. Ces personnes ne comprennent pas que lorsque la portée des droits humains est élargie (comme avec la dépénalisation et la légalisation de l’avortement), nul n’est forcé d’exercer ces droits. Ce sont les convictions de chacun-e qui nous amènent à invoquer ces droits ou non, à notre convenance. Maintenir la situation actuelle implique donc d’imposer certaines convictions à un large pan de la société, tandis que l’État s’immisce dans la vie privée des femmes enceintes.

Une partie de la société et de l’État exercent leur pouvoir sur la vie et l’autonomie des femmes, tout en passant sous silence à quel point leur position est illégitime et immorale, en érigeant des comportements légitimes (tels que les relations sexuelles) en actes criminels potentiels.

Par le biais de leur action, les représentant-e-s du mouvement anti-droits ou « pro-vie », ainsi qu’ils se désignent, imposent des restrictions autoritaires dans la vie et le destin d’une majorité de femmes dans notre pays. Ils empêchent les femmes d’exercer pleinement des droits fondamentaux en relation avec les aspects les plus intimes, privés et profonds de leur personnalité : leur liberté sexuelle, la planification familiale, quand, comment et avec qui avoir des enfants. Il est tragique que ces positions ne s’appuient même pas sur les fondations les plus essentielles offertes par les sciences biologiques ou juridiques. Ces personnes ont essayé de manière pernicieuse de placer l’embryon et/ou le fœtus sur un pied d’égalité avec les femmes, à tous les niveaux, notamment celui des droits, et de conférer un poids égal à l’embryon et à la vie d’une femme, même si cette dernière existe et est dotée d’une personnalité juridique et morale. Dans le cadre de leurs présentations, elles montrent des vidéos qui sont en réalité des naissances prématurées et non pas des avortements, elles falsifient les statistiques et font référence à des techniques qui n’existent pas ou ne sont pas employées dans ce pays, dans le seul but de tromper la société.

Ils empêchent les femmes d’exercer pleinement des droits fondamentaux en relation avec les aspects les plus intimes, privés et profonds de leur personnalité : leur liberté sexuelle, la planification familiale, quand, comment et avec qui avoir des enfants.

Elles citent en outre de manière erronée certains traités relatifs aux droits humains, en particulier le Pacte de San José de Costa Rica, en ce qui concerne le droit à la vie dès la conception. Selon l’interprétation correcte de cet article, ainsi que le Pacte lui-même le précise et conformément à la Constitution, cette formulation avait pour objet de protéger les normes que respectaient déjà les avortements ayant lieu en Amérique latine. Il ne faut pas oublier que le Comité des Nations unies des droits de l’enfant et le Comité pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes ont tous deux demandé à plusieurs reprises à l’Argentine de protéger les femmes et les adolescentes de tous âges en mettant à leur disposition tous les moyens, notamment juridiques, qui pourraient aider à prévenir les grossesses forcées, et en modifiant les lois relatives à l’avortement.

Le projet de loi sur l’interruption volontaire de grossesse est un énorme pas en avant en faveur de la reconnaissance de l’autonomie des femmes. Il prend en compte les principes bioéthiques, qui sont fondés sur la reconnaissance expresse de la dignité humaine. Il propose la dépénalisation totale des avortements pratiqués jusqu’à la 14e semaine de grossesse incluse avec le consentement de la patiente. Il confirme que les femmes ne devraient pas être pénalisées lorsqu’elles ont été victimes de viol ou s’il existe un risque pour la vie de la mère, et comporte des normes telles que le consentement éclairé et le droit des adolescentes de bénéficier de soins médicaux même en l’absence d’un adulte (étant entendu qu’il s’agit d’un devoir bioéthique pour le système de santé de prendre une personne en charge quand il est clair qu’un refus la pousserait à opter pour les pires des solutions). Il suppose par ailleurs un devoir de prévention, d’information et de soutien de la part des services de santé. Dans le contexte d’une société pluraliste, ni la bioéthique, ni le droit ne doivent être subordonnés à « une morale ».

Le projet de loi sur l’interruption volontaire de grossesse est un énorme pas en avant en faveur de la reconnaissance de l’autonomie des femmes. Il prend en compte les principes bioéthiques, qui sont fondés sur la reconnaissance expresse de la dignité humaine.

Après des décennies de lutte en faveur de la décriminalisation et de la légalisation de l’avortement, dont les membres de la Campagne nationale pour le droit à un avortement légal, sans risque et gratuit (Campaña Nacional por el Derecho al Aborto Legal, Seguro y Gratuito) ont été le fer de lance en appelant notamment ces dernières années à promulguer des lois à ce sujet et en proposant des projets de loi à sept occasions, nous avons enfin obtenu un débat et une approbation préliminaire par la chambre des députés argentine, et plus d’un million de personnes tous genres et âges confondus sont descendues dans les rues de la ville. Conformément à notre processus législatif, le projet de loi doit désormais être examiné par le Sénat, qui procédera au vote le 8 août. Ce jour-là, deux millions de personnes marcheront dans les rues de Buenos Aires pour soutenir une loi que les femmes d’Argentine méritent et pour réclamer son approbation.

L’adoption de cette loi, qui fait déjà l’objet d’une approbation législative préliminaire, se traduira par une amélioration de la santé et de la qualité de vie pour des dizaines de milliers de filles, d’adolescentes et de femmes. Il ne faut pas avoir peur, lorsque les questions qui sont débattues visent à élargir les droits, afin de nous permettre de jouir d’une égalité totale devant la loi et dans la vie.

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