La musique se meurt. Les musiciens de rue pris au piège des lois russes relatives aux manifestations par Alexandre Artemiev, responsable médias au bureau d’Amnesty International à Moscou

Les premières notes d’une mélodie folk traditionnelle russe flottent sur la place Manejnaïa, dans le centre de Moscou, lorsqu’une voiture de police s’arrête.

Lioubov Startseva et Violetta Mikhaïlova, étudiantes primées du Consevatoire de Moussorgski, à Saint-Pétersbourg, échangent un regard inquiet par-dessus leurs instruments. Elles ont joué dans la rue de nombreuses fois à Saint-Pétersbourg sans être inquiétées par les autorités.

Deux policiers descendent du véhicule et contrôlent leurs papiers d’identité. Ils enjoignent aux deux musiciennes de monter à bord du véhicule. Leur domra et leur gousli, instruments à cordes traditionnels, sont également embarqués.

« Qu’avons-nous fait ? », demandent les jeunes femmes, choquées.

« L’article 20.2.2, répond le policier. Vous pouvez aller vérifier sur Internet… Vous n’avez pas vu ce qui arrive aux musiciens de rue à Moscou ? »

Au poste de police de Kitaï-Gorod, dans la capitale, Lioubov et Violetta découvrent par elles-mêmes ce que voulait dire le policier. Après avoir passé trois heures en garde à vue en compagnie d’hommes ivres, elles sont inculpées d’une infraction administrative. Elles seront jugées le 10 août, pour trouble à l’ordre public ou plus exactement pour violation de l’interdiction d’organiser « une réunion et/ou une circulation simultanée de citoyens en masse dans des lieux publics ».

Si elles sont reconnues coupables, elles sont passibles d’une amende pouvant aller jusqu’à 20 000 roubles (275 euros environ) ou d’une peine de 15 jours de détention. Elles ont déclaré à Amnesty International qu’elles n’ont pas l’intention de faire appel à un avocat, parce qu’elles sont convaincues que dans la Russie de Vladimir Poutine, être inculpé est en soi un indice de culpabilité.

Le trouble à l’ordre public dont elles sont accusées est une infraction adoptée en juin 2012, au lendemain des manifestations de grande ampleur contestant les élections parlementaires de l’hiver précédent.

Les législateurs du parti au pouvoir Russie unie ont été prompts à interdire les « marches de contestation » non réglementées et tous types de flash mobs politiques. Toutefois, le caractère général de la définition d’un « rassemblement simultané » a ouvert la voie à l’utilisation de la loi contre tout rassemblement courant, même impromptu ou inoffensif. Les musiciens et artistes de rue sont peu à peu devenus des cibles de prédilection de la police moscovite dans l’application de la loi.

La campagne non officielle visant à nettoyer les rues de Moscou des musiciens de rue a débuté courant de l’été 2014. Depuis lors, des dizaines d’artistes ont été arrêtés, les récidivistes encourant une amende de 150 000 roubles (environ 2 000 euros) et leurs instruments étant confisqués en tant que complices du crime.

« Les Moscovites ont constaté avec stupeur que leur principale rue culturelle, Arbat, est devenue sourde et aveugle  », écrivait avec vigueur le quotidien Moskovski Komsomolets en novembre dernier. Il s’est départi de sa position habituelle qui consiste à s’abstenir de toute critique des autorités locales ou fédérales.

Face à cette attaque, les artistes de rue à Moscou ont organisé une action de contestation en juin 2015 : ils se sont scotchés la bouche, ont emballé leurs instruments de musique et leurs boîtes de récolte de dons avec du scotch, et se sont attachés les mains pour dénoncer symboliquement cette privation de leur liberté. Leurs efforts sont restés vains. Les autorités municipales ont désigné 15 sites officiels pour accueillir les spectacles de rue et mis au point une procédure d’octroi de licences pour les artistes.

Lioubov joue du gousli, sorte de cithare russe, tandis que Violetta maîtrise la domra, luth à trois cordes. Toutes deux âgées d’une vingtaine d’années, elles ont déjà remporté de nombreux prix, dont un au niveau international. Ce sont les dernières victimes de cette campagne même si pour elles, jouer dans la rue est un passe-temps plus qu’un moyen de gagner leur vie.

Les jeunes musiciennes ne se sentent guère solidaires de ceux qui avaient été arrêtés pour cette infraction par le passé.

« Nous étions loin d’imaginer que nous aurions des problèmes en venant jouer à Moscou, a déclaré Lioubov à Amnesty International. Nous ne sommes pas des bagarreuses, nous n’avons pas organisé de manifestation à Moscou, pas du tout.

« Lorsque nous jouions [à Saint-Pétersbourg], les gens s’arrêtaient et regardaient. Beaucoup n’avaient jamais vu d’instrument du folklore russe auparavant. Ils nous remerciaient. »

Lors de leur procès le 10 août, Lioubov et Violetta découvriront quels remerciements la justice russe a l’intention de leur adresser. Dans l’intervalle, leurs instruments resteront sous bonne garde de la police.

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