Le bateau échoué en Libye Par Magda Mughrabi, spécialiste de l’Afrique du Nord à Amnesty International

Cet article vient d’être publié sur Ghost Boat par notre spécialiste de l’Afrique du Nord (et notamment de la Libye), Magda Mughrabi.
Ghost Boat est un magazine numérique novateur qui s’appuie sur le journalisme participatif pour tenter de résoudre l’énigme concernant un bateau de réfugiés qui a quitté la Libye avec 243 personnes à son bord et a disparu sans laisser de trace. Ce projet fait parler de lui : la semaine dernière, l’équipe éditoriale a été nommée pour le National Magazine Award aux États-Unis, face à des magazines à gros tirage et bien établis comme The New Yorker, New York Times Magazine, Rolling Stone, etc.
Magda se trouve confrontée à la difficulté de mener une enquête sérieuse dans le chaos libyen.

Je suis Magda Mughrabi. En tant que spécialiste de l’Afrique du Nord à Amnesty International, je recueille des informations sur les atteintes aux droits humains visant des migrants, des demandeurs d’asile et des réfugiés en Libye depuis 2013. Il est question non seulement des enlèvements, des extorsions et des violences sexuelles qui sont commis sur le chemin entre l’Afrique subsaharienne et les côtes libyennes, mais aussi des détentions arbitraires et des actes de torture qui ont cours dans les nombreux centres de détention pour migrants du pays. Depuis que j’ai appris l’existence du « bateau fantôme » sur Internet et auprès de membres de l’équipe, je me penche sur cette affaire pour tenter de trouver de nouveaux éléments.

Je me suis entretenue récemment avec le responsable de l’équipe chargée de la gestion des corps au sein de la Société du Croissant-Rouge libyen (LRCS) à Tripoli, qui dirige les opérations entre Janzour et Garabulli. Il n’était au courant que des événements survenus au début de juillet 2014, dont Mohamed Lagha avait eu connaissance lorsqu’il avait interviewé le responsable de la communication de la LRCS le 18 janvier. L’entretien m’a quand même permis d’en savoir plus sur les procédures d’inhumation et d’enquête.

Les bénévoles de la LRCS ont retrouvé 22 corps sur le rivage de Tajoura entre le 7 et le 12 juillet 2014. Les dépouilles ont été transférées à la morgue du centre médical de Tripoli, où des échantillons d’ADN ont dû être prélevés, conformément aux règles en vigueur. Normalement, le service des enquêtes criminelles, qui dépend du ministère de l’Intérieur, prend les corps en photo et rédige un rapport officiel avant d’accorder le permis d’inhumer, et c’est probablement ce qui s’est passé cette fois.

Les dépouilles ont dû être ensevelies dans des tombes numérotées au cimetière Bir al Usta Milad, comme c’est le cas pour les personnes dont on ignore l’identité.

L’autorisation d’examiner les photos ? – si toutefois elles ont été prises – ?ou les affaires éventuellement retrouvées sur les personnes décédées doit être demandée au ministère public. Lorsque j’ai évoqué les articles de presse concernant 150 corps rejetés sur le rivage de Khoms à la fin de juillet 2014, le responsable de la gestion des corps m’a dit ne pas être au courant et m’a expliqué que la LRCS ne disposait pas encore d’une base de données centralisée, raison pour laquelle il n’avait pas connaissance de tels événements s’ils survenaient à l’est de Garabulli.

Cependant, il m’a donné une information importante : la page Facebook de la LRCS Tripoli contient des renseignements sur les opérations de recherche.

J’y ai trouvé des photos se rapportant à deux opérations. Sur celles concernant la première, qui s’est déroulée le 7 juillet 2014, on voit effectivement un bateau.

Selon le message qui les accompagne, l’embarcation s’est échouée sur le rivage de Tajoura, près de la base militaire. Treize corps ont été découverts dans les cales et transférés au centre médical de Tripoli.

Le bateau ressemble à ceux que les passeurs ont l’habitude d’utiliser dans le centre de la Méditerranée et, d’après notre expérience en matière de décès en mer, il aurait pu embarquer 243 personnes. Nous ignorons évidemment s’il s’agit du « bateau fantôme » mais les photos pourraient être un élément crucial.

La deuxième opération a eu lieu le 11 juillet 2014. Il est indiqué que trois corps ont été retrouvés. Les personnes décédées auraient voyagé sur le bateau découvert le 7.

Je demeure convaincue qu’il est essentiel de contacter les autres sections de la LRCS et j’essaierai probablement d’obtenir davantage d’informations auprès du ministère public et du service des enquêtes criminelles, même si je doute qu’ils aient constitué un véritable dossier car les corps ont été retrouvés quelques jours seulement avant le début des troubles, qui sont à l’origine du conflit actuel. Ce pourrait d’ailleurs être l’une des raisons pour lesquelles l’histoire du « bateau fantôme » serait passée quasiment inaperçue. Le régime, déjà mis à mal par la présence de nombreuses milices, s’est d’ailleurs effondré depuis lors. Malgré les efforts déployés par les Nations unies pour endiguer la violence et la crise politique, la Libye reste profondément divisée. Deux parlements et deux gouvernements continuent de lutter pour la légitimité et le pouvoir, et le gouvernement d’union nationale soutenu par le Conseil de sécurité n’a pas encore été constitué.

Ce chaos ne laisse entrevoir aucune lueur d’espoir en ce qui concerne les atteintes aux droits humains et les possibles crimes de guerre que commettent tous les groupes armés et unités militaires dans l’impunité la plus totale. Depuis le second semestre de 2014, toutes les parties se sont livrées à des tirs d’artillerie, de mortier, de roquettes et d’armes antiaériennes, y compris en zone résidentielle – parfois même depuis des quartiers d’habitation. Elles ont enlevé et torturé des civils uniquement à cause de leur nom, de leur lieu de naissance ou de leur tribu, et ont tué des détenus qu’elles avaient capturés. Les demandeurs d’asile, les réfugiés et les migrants, qui ne peuvent s’appuyer sur un réseau social ou tribal ni compter sur la protection de l’état, sont parmi les plus exposés. Ce sont aussi ceux que l’on oublie le plus facilement.

Le système judiciaire libyen dysfonctionne ; de nombreux tribunaux sont même fermés ou travaillent de manière sporadique à cause des menaces et des manœuvres d’intimidation dont sont victimes les juges et les procureurs. La police n’a pas les moyens de mener des enquêtes criminelles et des milliers de victimes d’atteintes aux droits humains n’ont aucun recours. De nombreux défenseurs des droits humains et organisations internationales ont quitté le pays pour des raisons de sécurité.

Je continue à me dire qu’il est inconcevable que 243 personnes aient disparu sans laisser de trace, même si je sais que tout est possible dans le chaos libyen.

Article publié sur Publié sur Ghost Boat

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