Le coût humain de l’hypocrisie européenne Par Matteo de Bellis, chercheur d’Amnesty International sur les migrations

Quand il a vu les bateaux au loin, Issa a su qu’il allait vivre. C’était en juillet 2014 et il avait passé des heures dans la mer, accroché à un réservoir de carburant en plastique, tandis que des femmes, des hommes et des enfants se noyaient autour de lui. Le petit canot pneumatique qui était censé leur permettre à tous de rejoindre l’Italie avait coulé deux heures à peine après avoir quitté la côte libyenne. Sur les 137 personnes qui, selon Issa, se trouvaient à bord, 49 seulement ont survécu.

Issa, originaire du Burkina Faso, n’a pas été secouru par un navire de passage, mais capturé par les garde-côtes libyens. Au lieu d’être emmené, comme il l’avait espéré, dans un port italien où il aurait été en sécurité, il a été renvoyé en Libye et remis à la police. D’après son témoignage, il a été enfermé pendant des mois dans des conditions épouvantables et battu régulièrement par des policiers qui exigeaient de l’argent en échange de sa libération.

« J’avais les mains attachées dans le dos. », a-t-il raconté. «  J’étais allongé sur le sol, visage contre terre, et ils me donnaient des coups de ceinture et de câble électrique dans le dos. »

Il a fallu que la famille d’Issa rassemble, à grand-peine, 625 OOO francs CFA (1 000 euros environ) pour qu’il soit enfin libéré.

L’année dernière, en septembre, il a de nouveau tenté de rejoindre l’Italie, mais après trois jours en mer, le bateau sur lequel il se trouvait est revenu sur la côte libyenne. « Nous avons été arrêtés à notre arrivée et emmenés dans une prison à Tripoli. Deux semaines plus tard, nous avons été transférés dans la ville de Sabha. Nous avons appris que nous avions été vendus à des trafiquants.  » Au bout d’un mois de captivité, il a réussi à s’enfuir avec d’autres personnes. « Nos ravisseurs ont tiré sur certains d’entre nous. Je ne sais pas s’il y a eu des morts. », a-t-il ajouté.

Le récit d’Issa est l’un des témoignages que nous avons recueillis lors d’une récente visite à Agadez, une ville du centre du Niger, devenue un point de transit important pour les réfugiés et les migrants d’Afrique subsaharienne qui tentent de rejoindre l’Europe en passant par la Libye - et pour ceux qui en reviennent après avoir y avoir subi d’horribles mauvais traitements.

Ces témoignages font écho aux histoires déchirantes que m’ont racontées les centaines de réfugiés et de migrants que j’ai rencontrés dans des centres d’accueil en Italie. Beaucoup d’entre eux avaient été détenus pendant des mois en Libye, où ils disaient avoir été torturés, battus, violés et humiliés. « Un enfer » - tel est le mot resté gravé dans ma mémoire, utilisé par tant d’entre eux pour décrire ce qu’ils avaient vécu.

Les gouvernements européens investissent des dizaines de millions d’euros dans des mesures anti-immigration au Niger, notamment pour soutenir les opérations de la police nigérienne destinées à stopper les camionnettes qui affluent vers la frontière libyenne.

Ils affirment que ces mesures sont nécessaires pour protéger les migrants. Comme me l’a dit un diplomate au Niger : « Nous sommes inquiets pour ces personnes ; elles sont réduites en esclavage en Libye. Nous devons agir pour empêcher cela. Nous ne pouvons pas tolérer que des vies soient perdues et des gens maltraités de cette façon. »

Si la sécurité de ces personnes est vraiment leur principale préoccupation, pourquoi ces mêmes gouvernements n’épargnent-ils cependant aucun effort pour pousser les autorités libyennes à empêcher les gens de tenter de rejoindre l’Europe ? En effet, ces derniers mois, les institutions européennes et les gouvernements européens ont intensifié leur coopération avec les garde-côtes libyens pour les aider à intercepter des personnes et à les ramener en Libye, fermant les yeux sur les terribles mauvais traitements qu’elles subiraient dans ce pays. Au cours des seules dernières semaines, l’Italie a signé un nouvel accord sur le contrôle des migrations avec la Libye, et des dirigeants européens ont exprimé à plusieurs reprises leur intention d’accroître la collaboration, notamment dans le cadre du Conseil européen la semaine dernière.

Les mesures actuellement mises en place pour renforcer le corps des garde-côtes libyens - à travers la formation du personnel et la mise à disposition de bateaux - permettront peut-être de sauver des vies en mer. Toutefois, sans initiatives concrètes pour mettre fin à la détention automatique des réfugiés et des migrants interceptés en mer par les garde-côtes ainsi qu’aux mauvais traitements auxquels ils sont systématiquement soumis en Libye, sans efforts réels pour accorder une protection aux demandeurs d’asile, ces mesures se révèlent à double tranchant.

Au travers de chacun des accords annoncés, les dirigeants européens font clairement comprendre que leur préoccupation n’est pas vraiment de protéger des femmes, des hommes et des enfants désespérés en leur permettant d’éviter la Libye. En faisant don de bateaux à des garde-côtes accusés de collusion avec les passeurs et de mauvais traitements à l’égard des personnes interceptées en mer, et en apportant leur appui à des centres où des gens sont détenus arbitrairement et torturés, ils révèlent leur véritable intention. En effet, ils semblent prêts à payer n’importe quel prix pour empêcher les migrants irréguliers d’entrer en Europe, tant la question occupe désormais une place de première importance dans leur ordre du jour. Les terribles conséquences de cet aveuglement sont - comme Issa ne le sait que trop - bien réelles.

La Libye est au cœur d’une crise humanitaire, la plus grande partie du pays étant sous le contrôle de facto de groupes armés et de bandes criminelles. En raison de la faiblesse du système judiciaire, le non-respect des lois est devenu la norme et, pour les civils, les atteintes aux libertés fondamentales sont un danger réel. Dans ce contexte, les réfugiés et les migrants risquent d’être placés en détention arbitraire, enlevés, soumis à des mauvais traitements, notamment des violences sexuelles, et exploités. Bien que les centres où sont retenus les réfugiés et les migrants soient officiellement gérés par les autorités libyennes, ces établissements sont en fait essentiellement dirigés par des groupes armés. Ces groupes recourent à des pressions et à des méthodes d’intimidation pour que les fonctionnaires les laissent régner en maîtres sur les réseaux de traite et de trafic.

Si les dirigeants de l’Union européenne se souciaient réellement des violences auxquelles les réfugiés et les migrants sont confrontés en Libye, ils mettraient à leur disposition des voies sûres et légales pour rejoindre l’Europe, notamment en faisant en sorte que l’admission en Europe pour motifs humanitaires soit accessible aux milliers de personnes qui ont besoin d’être protégées. Il est essentiel qu’ils concentrent leur coopération avec les autorités libyennes sur un appui aux mesures visant à protéger les droits fondamentaux des réfugiés et des migrants dans le pays - il faut notamment, pour commencer, faire cesser le placement en détention arbitraire de ces personnes et les mauvais traitements qui leur sont infligés.

Des femmes, des hommes et des enfants sont jetés en prison, exploités, torturés et violés - après avoir été « sauvés ». Le fait que des décisions prises par les gouvernements européens contribuent, directement ou indirectement, à de telles atteintes aux droits humains devrait tous nous révolter.

Matteo de Bellis, chercheur d’Amnesty International sur les migrations

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