Le lourd héritage d’un des jours les plus sombres que l’Égypte ait connus

Par Nadine Haddad, chercheuse au sein de l’équipe Égypte à Amnesty International

Quand on traverse la place Rabaa al Adawiya, au Caire, aujourd’hui bouillonnante d’activité, il est difficile d’imaginer qu’il y a exactement deux ans, elle a été le théâtre de l’épisode le plus sanglant de l’histoire récente de l’Égypte. Le 14 août 2013, les forces de sécurité ont dispersé des manifestants au Caire, et ailleurs en Égypte, faisant pas moins d’un millier de morts en une journée.

Le gouvernement a récemment rebaptisé cette place à la mémoire de l’ancien procureur général d’Égypte Hisham Barakat, victime d’un attentat à la bombe le 29 juin au Caire. Pour certains, Hisham Barakat incarnait l’État protégeant ses citoyens, mais pour de nombreuses autres personnes, il était un symbole de la répression grandissante exercée par les autorités à l’encontre de la dissidence depuis 2013, dissimulant les violences commises par les forces de sécurité et ordonnant le placement en détention de milliers de personnes.

La seule sculpture commémorative sur la place, érigée après le massacre, est constituée de deux bras anguleux représentant la police et l’armée, qui protègent un globe argenté représentant le peuple égyptien.

Rien n’évoque le sang, la mort et les flammes, pourtant si présents ce jour-là, à l’exception des souvenirs qui refont surface lorsque l’on passe par ici.

Pour la première fois depuis que j’ai assisté au massacre, je suis revenue en juillet dernier au centre médical Rabaa al Adawiya, qui donne sur la place. Aujourd’hui, les murs extérieurs, qui avaient été noircis par un incendie déclenché par les forces de sécurité, sont propres. À l’intérieur, les traces de sang sur les murs, le sol et la cage d’escalier ont été nettoyées depuis longtemps. On se croirait dans n’importe quel autre centre médical. Les médecins et les patients vaquent à leurs occupations dans le calme.

Le 14 août 2013, il fallait pourtant braver les tirs des snipers pour sortir du bâtiment ou y entrer. À l’intérieur, on assistait à des scènes de panique et de chaos. Il n’y avait plus assez de lits ni assez de matériel médical. De nombreux blessés étaient couchés à même le sol, partout où il y avait de la place, parfois même à côté de cadavres.

Je n’oublierai jamais cet homme qui a risqué sa vie, bravant le feu des snipers uniquement pour apporter un petit sac plastique rempli de médicaments alors que les réserves étaient épuisées. Je n’oublierai pas non plus cette femme qui, entièrement couverte d’un niqab (voile intégral) noir, était assise sur le sol de l’hôpital à côté d’une mare de sang et de son mari inanimé, une balle dans la tête. L’odeur de la mort était partout.

Aujourd’hui, de nombreux Égyptiens vivent encore dans l’ombre de ce qui s’est passé ce jour-là sur la place Rabaa al Adawiya. Cette journée a marqué un véritable tournant, lors duquel la férocité des forces de sécurité ait apparue au grand jour.

Sara, une étudiante de 25 ans, a participé au sit-in de protestation de Rabaa. Le dernier souvenir qu’elle a de son père, Mohamed al Sayed, un médecin de 58 ans, est celui de quatre hommes au visage masqué le forçant à monter à l’arrière d’une voiture devant la maison familiale, puis s’éloignant à toute vitesse en tirant des coups de feu en direction des membres de sa famille et des voisins qui tentaient de les poursuivre. C’était deux semaines après les événements de Rabaa. Elle ne l’a pas revu ni entendu depuis son enlèvement.

« Où est mon père ? », demande-t-elle. « Où est la justice dans ce pays ? Quels sont les éléments retenus contre lui ? »

À Zagazig, ville d’origine de la jeune femme, au nord du Caire, Sara raconte que la police a mis trois jours pour enregistrer officiellement la disparition de son père. La plainte déposée par sa famille auprès du ministère public n’a donné aucun résultat. Par l’intermédiaire de sources non officielles, Sara a découvert que son père était probablement détenu dans une prison militaire quelque part dans le pays.

À l’approche du deuxième anniversaire de la disparition de son père, Sara a déclaré : « J’ai l’impression de ne plus être en vie. Il était l’âme de notre famille, et on nous l’a enlevé. »

Mohamed al Sayed vient grossir les rangs des personnes arrêtées et détenues au secret pendant de longues périodes, dans des conditions de disparition forcée, dans les deux années qui ont suivi l’éviction par l’armée de l’ancien président égyptien Mohammed Morsi.

La police et l’armée ont ouvert le feu et ont eu recours à une force excessive pour disperser le sit-in des partisans de Mohammed Morsi à quatre reprises entre juillet et août 2013. Le 14 août 2013, date du massacre de Rabaa, restera comme l’un des jours les plus sombres que l’Égypte ait connus.

Deux ans plus tard, pas un seul agent des forces de sécurité n’a eu à rendre de comptes pour les centaines de morts et de blessures causées ce jour-là. Le ministère public ainsi que la commission d’établissement des faits désignée par le gouvernement pour enquêter sur les homicides n’ont pas fait respecter la justice. Ils ont conclu que les manifestants étaient responsables des violences et ont protégé les forces de sécurité de toute critique.

Les autorités ont même accéléré la répression en arrêtant des milliers de personnes soutenant les Frères musulmans - organisation qualifiée depuis de « terroriste » par l’État - ou l’ex-président Morsi. La répression a également visé des journalistes, des défenseurs des droits humains, des étudiants, des personnes soupçonnées d’être des opposants au gouvernement et d’autres personnes qui se trouvaient au mauvais endroit au mauvais moment.

Plus de 22 000 personnes ont été arrêtées depuis juillet 2013. Au moins 124 d’entre elles sont mortes en détention, que ce soit des suites d’actes de torture ou d’autres formes de mauvais traitements, ou en raison des mauvaises conditions de détention et des difficultés d’accès aux soins médicaux en prison.

Entretemps, le système pénal égyptien s’est mué en un nouvel outil de répression utilisé pour poursuivre et juger des personnes lors de procès collectifs iniques, donnant lieu à des centaines de condamnations à mort ou de peines de réclusion à perpétuité, visant le plus souvent des partisans des Frères musulmans.

Metwally Ali-Sayed, dont les deux fils sont tombés sous les balles des forces de sécurité lors du sit-in de Rabaa, réclame justice pour ses enfants et toutes les autres victimes.

« Ils ne nous traitent même pas comme... des êtres humains », dit-il.

Jusqu’à présent, la communauté internationale a répondu à la crise des droits humains qui touche l’Égypte par un silence quasi assourdissant. De nombreux alliés de l’Égypte ont même cherché à renforcer leurs liens commerciaux avec le gouvernement du président Abdel Fattah al Sissi. Certains ont repris les exportations d’armes ces derniers mois et ont signé de nouveaux contrats.

Le respect des droits humains est essentiel pour assurer la stabilité et la prospérité futures de l’Égypte. Les États doivent prendre des mesures fermes et coordonnées aux Nations unies, notamment lors de la prochaine session du Conseil des droits de l’homme de septembre 2015, pour condamner publiquement la situation des droits humains en Égypte. Tous les États, y compris les États-Unis, le Royaume-Uni et la France, doivent suspendre immédiatement le transfert de toutes les armes qui pourraient être utilisées à des fins de répression interne.

Cette inaction de la communauté internationale face à ce qui semble être une des périodes les plus sanglantes et les plus répressives de l’histoire récente de l’Égypte constitue un affront à la justice et à l’humanité et une insulte à la mémoire des victimes. Cela témoigne également d’une volonté de fermer les yeux devant une situation qui ne peut qu’empirer si rien n’est fait.

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