Le monde ne doit pas oublier les journalistes éthiopiens emprisonnés

Par Michelle Kagari, directrice régionale adjointe du bureau d’Amnesty International en Afrique de l’Est et Nani Jansen, directrice juridique de Media Legal Defence Initiative.

Aujourd’hui 10 décembre, Journée des droits de l’homme, cela fait plus de quatre ans que le journaliste éthiopien Eskinder Nega est en prison. Il a été condamné sur la base de fausses accusations liées au terrorisme. Eskinder est l’un des nombreux journalistes éthiopiens qui croupissent actuellement derrière les barreaux pour la seule raison qu’ils ont exercé leur métier. Mais contrairement à d’autres professionnels des médias incarcérés pour de fausses accusations de terrorisme, comme les collaborateurs d’Al Jazira qui ont été remis en liberté en Égypte en 2015, le sort des journalistes emprisonnés en Éthiopie n’attire guère l’attention de la communauté internationale et de la presse.

Alors que l’on connaît bien aujourd’hui les noms de Peter Greste, Mohamed Fahmy et Baher Mohamed, qui travaillaient à Al Jazira, peu de gens hors de l’Éthiopie ont entendu parler de Temesghen Desalegn, Eskinder Nega, Solomon Kebede, Yesuf Getachew, Woubshet Taye, Saleh Edris ou Tesfalidet Kidane. Tous sont tombés sous le coup de la Loi de 2009 relative à la lutte contre le terrorisme, qui sanctionne pénalement tout écrit ou déclaration qui « encourage » les groupes et les causes que le gouvernement considère comme « terroristes », ou leur « apporte un soutien moral ».

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Eskinder Nega avec sa femme, Sekalem Fasil, et leur fils Nafkot.

Eskinder a été arrêté après avoir publié un article sur le Printemps arabe dans lequel il se demandait si un tel mouvement populaire en faveur de la démocratie pourrait prendre en Éthiopie. Il a été inculpé d’avoir fourni un soutien à des terroristes en vertu de la très sévère Loi relative à la lutte contre le terrorisme, et a été condamné à 18 années d’emprisonnement. Il est depuis détenu dans la prison de Kality à Addis-Abeba, un établissement de sinistre réputation où 8 000 prisonniers croupissent dans des cellules surpeuplées, délabrées et mal ventilées.

Temesgen Desalegn couvrait le procès d’Eskinder et celui d’autres journalistes pour le journal Feteh (Justice). Les autorités ont alors engagé des poursuites contre lui pour outrage à magistrat. En octobre 2014, il a été condamné à trois années d’emprisonnement pour diffamation, provocation par diffusion de fausses rumeurs et fausses publications, des charges qui faisaient suite à la publication d’articles en août 2011, février 2012 et mars 2012, évoquant notamment des manifestations de jeunes contre le gouvernement. Depuis son incarcération, Temesgen Desalegn se voit refuser un traitement médical dont il a besoin pour soigner une maladie chronique.
Woubshet Taye a été arrêté deux semaines après la parution dans l’Awramba Times d’une chronique dans laquelle il portait un regard critique sur le bilan du parti au pouvoir depuis deux décennies. Il purge actuellement une peine de 14 années de détention à la prison de Zway.

La journaliste Reeyot Alemu et une poignée de jeunes militants et blogueurs du collectif Zone9 ont certes été libérés en juillet dernier peu avant la visite en Éthiopie de Barack Obama, mais des dizaines d’autres journalistes sont toujours derrière les barreaux. « Les Zone9 », comme on les appelle, ont été inculpés de terrorisme le 18 juillet. On les accuse d’entretenir des liens avec le Front de libération oromo (FLO, un groupe interdit), d’avoir préparé des attaques et d’avoir suivi une formation en sécurité numérique. Ils ont été inculpés de conspiration parce qu’ils utilisaient des outils de cryptage, des dispositifs tout simples dont les journalistes se servent au quotidien afin de protéger leurs sources. Lorsqu’ils ont été remis en liberté, ils avaient déjà passé un an et demi en détention.

L’espace civique en Éthiopie se caractérise par une pratique profondément ancrée et systématique de violations des droits humains. Les journalistes qui osent émettre une opinion dissidente sont bien souvent réduits au silence, ou bien s’exposent à une arrestation arbitraire, à la torture et à la détention.

En janvier 2014, deux agences de presse contrôlées par l’État, Ethiopian Press Agency et Ethiopian News Agency, ont publié un article affirmant que les magazines Addis Guday, Fact et Lomi encourageaient le terrorisme et portaient atteinte à l’économie. Ces organes de presse ont ensuite été fermés par les autorités. Pour éviter d’être emprisonnés, des journalistes qui travaillaient pour ces publications ont pris le chemin de l’exil. De nombreux problèmes ne sont jamais signalés, ce qui vient renforcer un climat de peur qui nourrit un cycle sans fin d’impunité et de violations commises par les agences de sécurité.

Le rapport 2014 du Comité pour la protection des journalistes (CPJ) sur les journalistes emprisonnés dans le monde place l’Éthiopie au quatrième rang des pays pour le nombre de journalistes emprisonnés, avec 17 professionnels des médias au moins derrière les barreaux. L’Éthiopie figure aussi en quatrième position sur la liste établie en 2015 par le CPJ des 10 pays exerçant la censure la plus forte.

Évoquant la condamnation d’Eskinder Nega et d’autres journalistes, le sénateur des États-Unis Patrick Leahy a déclaré en 2012 que « mettre l’étiquette de “terrorisme” sur une critique journalistique légitime de la répression exercée par le gouvernement est un perfide abus de pouvoir ». La Journée des droits de l’homme doit être pour nous l’occasion de réfléchir et de nous souvenir des journalistes éthiopiens « oubliés », et de nous joindre aux appels en faveur de leur libération.

Le seul « crime » qu’ont commis ces journalistes est d’avoir exercé leur liberté d’expression en s’élevant contre les injustices, en remettant en cause les abus de pouvoir et en dénonçant les violations des droits humains.

Les journalistes sont en première ligne sur le front de l’information sur les droits humains. Ils se mettent souvent en danger afin de faire connaître au monde les violations des droits humains. Le monde ne doit pas les oublier, car ils sont la voix des sans voix et ils sacrifient leur liberté pour que la vérité soit mise au jour.

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