Le pacte mondial concernant les réfugiés risque d’être sacrifié sur l’autel d’intérêts nationaux égoïstes Par Salil Shetty, secrétaire général d’Amnesty International

Le monde est en proie à une crise humanitaire sans précédent. Alors que nous célébrons le 65e anniversaire de la Convention des Nations unies relative au statut des réfugiés, on recense 65 millions de personnes déplacées sur la planète – elles n’ont jamais été aussi nombreuses depuis la Seconde Guerre mondiale. Un tiers environ de ces personnes sont des réfugiés, et la moitié au moins des réfugiés sont des enfants. Pourtant, la seule tentative qui est faite pour trouver une solution internationale à ce problème des plus urgents est en train d’être vidée de toute substance et diluée dans le temps.

Fin 2015, le secrétaire général des Nations unies Ban Ki-moon a lancé plusieurs propositions en faveur d’un accord mondial susceptible de changer la donne, qui partagerait équitablement la responsabilité de protéger les réfugiés entre les États. Ce projet, reposant sur un modèle garantissant une réponse mondiale coordonnée face aux déplacements massifs de réfugiés, devait permettre de combler des disparités criantes, notamment le fait que les pays en développement accueillent 86 % des réfugiés dans le monde tandis que les pays riches, même s’ils reconnaissent théoriquement les droits des réfugiés, ne fournissent souvent que peu d’efforts pour les aider. Il laissait entrevoir une solution plus adaptée et plus équitable, où les pays riches assumeraient leur part de responsabilité.

L’avenir de ce projet (un pacte mondial sur le partage des responsabilités concernant les réfugiés) est malheureusement incertain. D’ici la fin du mois de juillet, les États membres des Nations unies réunis à New York doivent mettre au point ces propositions avant leur adoption lors d’une réunion de haut niveau de l’Assemblée générale des Nations unies en septembre. Amnesty International a pu analyser les textes présentés par les États membres des Nations unies en amont de ces discussions. Elle en a conclu que nous risquions fort de laisser passer l’occasion qui nous était offerte de juguler cette crise mondiale de plus en plus grave.

Comme certains États tentent de diluer l’accord pour qu’il soit conforme à leurs objectifs politiques, nous risquons de nous retrouver avec de timides demi-mesures qui ne font que maintenir le statu quo ou, pire, qui affaiblissent le cadre de protection existant. La solidarité laisse la place aux intérêts nationaux et régionaux. Et le courage, à un excès de prudence. Au lieu de parvenir à un accord sans précédent, nous risquons de nous retrouver avec un énième texte joliment tourné entérinant l’inaction : rien ne change. Dans ce cas, nos dirigeants auront trahi non seulement la confiance de dizaines de millions de réfugiés et personnes déplacées, mais aussi celle de nous tous.

Les raisons qui sont à l’origine de ces tergiversations – de la part, entre autres, de l’Australie, de la Chine, de l’Égypte, de l’Inde, du Pakistan, du Royaume-Uni, de la Russie et de l’Union européenne – sont variées et liées dans leur immense majorité aux intérêts personnels de chaque État. L’incidence de l’accord sur la souveraineté ou sur les élections nationales suscite des inquiétudes. Certains pays en développement, dont les économies sont des bénéficiaires nets des migrations, souhaiteraient voir les flux migratoires incorporés dans un accord plus vaste – ce qui va probablement reporter l’adoption d’un texte définitif à 2018. D’autres veulent s’assurer qu’ils pourront continuer à appliquer librement une politique de dissuasion, notamment en plaçant des enfants et des familles en détention.

L’année dernière, les Nations unies ont adopté 17 objectifs pour transformer le monde, qui forment un programme de développement durable dont l’ambition est notamment de faire en sorte que « tous les êtres humains puissent réaliser leur potentiel dans des conditions de dignité et d’égalité et dans un environnement sain ». Ces objectifs de développement durable promettent à tous une vie prospère et épanouissante.

Dans le prolongement de ces objectifs, les Nations unies se sont engagées à respecter le cadre prévu par laConvention de 1951 relative au statut des réfugiés – et par le Protocole de 1967 qui a élargi son champ d’application – tout en élaborant un nouveau programme pour faire face aux déplacements massifs de populations que nous connaissons aujourd’hui dans le monde et à ceux à venir. Dans un rapport rendu public en mai, elles ont tracé les grandes lignes d’un cadre de gouvernance mondial pour aider durablement les réfugiés, de façon « sûre, régulière et ordonnée ».

Or, alors que nous voyions se profiler une avancée historique, nous risquons aujourd’hui de connaître un échec cuisant. On ne peut plus faire attendre les millions de réfugiés qui languissent – parfois depuis plusieurs dizaines d’années – dans des pays dont les capacités sont souvent insuffisantes pour les accueillir. L’adoption d’un accord de compromis, qui ne témoignerait d’aucune ferme résolution, ne ferait que perpétuer les souffrances de ces personnes, alors qu’elles pourraient être évitées, et mettrait en danger de nouvelles vies. Un tel accord constituerait aussi un véritable gâchis face à l’énorme potentiel humain offert par ce très grand nombre d’hommes, de femmes et d’enfants.

Amnesty International a formulé cinq propositions pour que les États membres des Nations unies se partagent équitablement la responsabilité d’accueillir et d’aider les réfugiés, en fonction de leur PIB et du taux de chômage, entre autres critères objectifs. Ce partage des responsabilités pourrait permettre à des millions de personnes d’échapper à la souffrance et de ne pas mourir noyées ou des suites de maladie, les réfugiés se voyant offrir de véritables voies sûres et légales pour fuir la guerre et les persécutions.

Pourtant, au lieu de s’engager à prendre des mesures concrètes, les États ont vidé d’une bonne partie de leur substance les propositions initiales faites un peu plus tôt dans l’année, et les tactiques observées pour faire traîner les choses en longueur signifient qu’on ne sait toujours pas exactement quand ces propositions seront mises en œuvre.

Nous avons toutes les cartes en main pour résoudre la crise des réfugiés. La communauté internationale a prouvé qu’elle était capable de relever des défis mondiaux complexes, à l’image des objectifs de développement durable et des cibles à atteindre pour lutter contre le changement climatique qui ont été approuvés à Paris en décembre 2015. En réalité, la crise mondiale des réfugiés révèle un manque de leadership et non de ressources. La réponse de la communauté internationale face à la crise des réfugiés d’Indochine dans les années 1970 et 1980 a montré que les États, via les Nations unies, pouvaient coopérer pour accueillir plusieurs centaines de milliers de personnes. Les pays les plus riches, en particulier, ont su travailler main dans la main pour assumer leur responsabilité de protéger les réfugiés.

Les États membres des Nations unies n’ont plus beaucoup de temps pour agir. Quelle image nos gouvernements souhaitent-ils laisser aux générations futures ? Celle d’États qui ont laissé passer cette occasion unique de protéger des millions de réfugiés ? Ou celle de dirigeants qui ont su la saisir et qui ont ouvert un nouveau chapitre dans l’histoire de la protection des réfugiés ?

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