Les conclusions accablantes de la Commission d’enquête sur l’Érythrée exigent une réponse urgente de la communauté régionale et internationale

Par Rachel Nicholson, chargée de campagne pour la Corne de l’Afrique à Amnesty International

Lundi 8 juin, la Commission d’enquête des Nations unies sur l’Érythrée a rendu public son rapport très attendu sur la situation des droits humains dans le pays, depuis l’indépendance jusqu’à ce jour. Ses conclusions sont accablantes : des violations des droits humains systématiques, généralisées et flagrantes ont été et sont commises sous l’autorité du gouvernement. Bien que n’étant pas mandatée pour enquêter sur les crimes de droit international, la Commission a également avancé que des crimes contre l’humanité avaient pu être perpétrés en Érythrée et a demandé l’ouverture de nouvelles investigations.

Dans ce rapport circonstancié de 484 pages, fondé sur des entretiens avec 550 témoins et 160 témoignages écrits, la Commission décrit le régime de la peur qui prive systématiquement les citoyens érythréens de leurs libertés fondamentales : selon les propres termes du rapport, ils sont « contrôlés, réduits au silence et isolés, […] victimes de violences, exploités et réduits en esclavage ».

Les conclusions de la Commission concordent avec les violations que dénoncent régulièrement Amnesty International et d’autres organisations de défense des droits humains depuis des années, notamment les exécutions extrajudiciaires, les arrestations arbitraires et les détentions au secret, les disparitions forcées, la torture, les travaux forcés dans le cadre du service national à durée indéterminée et les restrictions sévères imposées à la liberté d’expression et de religion. Depuis l’accession à l’indépendance, il y a 22 ans, le gouvernement écrase systématiquement toute opposition, fait taire toute forme de dissidence et sanctionne quiconque refuse de se plier aux restrictions imposées.

Le rapport de la Commission est essentiel, car le gouvernement affiche une franche hostilité à l’égard de toute surveillance de la situation des droits humains en Érythrée. Il contrôle très étroitement l’accès au territoire, et refuse l’entrée à toute personne ou organisme susceptible d’examiner de trop près ou trop publiquement son bilan en la matière. La Commission d’enquête sur l’Érythrée, le rapporteur spécial de l’ONU sur l’Érythrée, la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, et des organisations indépendantes telles qu’Amnesty International, se sont à plusieurs reprises vu refuser l’entrée sur le territoire érythréen. Les seules visites autorisées sont mises en scène avec précision.

Ce contrôle s’étend bien au-delà des frontières de l’Érythrée. La Commission a constaté avec inquiétude que l’ensemble des victimes et des témoins avec lesquels elle s’est entretenue, qui se trouvaient tous en dehors du pays, craignaient des représailles de la part des autorités, soit contre eux-mêmes soit contre des membres de leur famille restés en Érythrée. Ils étaient convaincus que les autorités surveillaient leurs faits et gestes via un réseau d’espions et d’informateurs au sein de la diaspora.

Obligation permanente de protéger ceux qui fuient

Ces derniers mois, plusieurs gouvernements occidentaux ont tenté de dépeindre une image plus positive de la situation en Érythrée, pourtant caractérisée par la peur, l’intimidation et la mainmise sur la libre circulation de l’information. De retour d’une mission d’enquête courte et restreinte, le Service danois de l’immigration a notamment produit un rapport aujourd’hui largement discrédité qui affirmait que la situation des droits humains n’était pas si terrible que des organisations comme Amnesty International voulaient le faire croire. Il en tirait la conclusion qu’il était possible de renvoyer des Érythréens dans leur pays en toute sécurité.

Or, la Commission d’enquête sur l’Érythrée a souligné dans ses conclusions que la situation des droits humains est bien à l’origine du nombre toujours croissant d’Erythréens qui quittent le pays, au rythme d’environ 5 000 par mois. Elle note que le fait d’« attribuer leur décision de partir à de seules raisons économiques revient à ignorer la terrible situation des droits de l’homme en Érythrée et la véritable souffrance de sa population ». La Commission recommande très clairement à la communauté internationale, dans l’attente de preuves tangibles de réformes, de continuer à accorder une protection à tous ceux qui ont fui et fuient la terrible situation des droits humains en Érythrée.

Reconsidérer les paramètres de l’engagement international

Au regard des conclusions de la Commission, les États de la région et la communauté internationale doivent reconsidérer les fondements de leur engagement avec l’Érythrée. Si certains gouvernements se sont empressés de sauter sur la plus petite indication de réforme pour justifier le rapatriement de citoyens érythréens, il faut des éléments bien plus crédibles avant d’entériner des changements importants de politique, notamment en ce qui concerne l’asile : la vie et le bien-être de ces personnes sont en jeu.

Les autorités danoises, britanniques et norvégiennes ont effectué de courtes missions d’enquête en Érythrée, et ont par exemple reçu l’assurance que le gouvernement avait l’intention d’appliquer la limite de 18 mois au service national obligatoire. Notons toutefois qu’il s’agit d’un simple engagement à respecter les lois érythréennes en vigueur, alors qu’actuellement le service militaire est prolongé pendant des années, bien souvent pour une durée indéterminée. Dans un contexte de répression absolue, cette mesure marquerait un tournant – si elle était mise en œuvre. C’est pourquoi il est primordial que des observateurs chargés de veiller au respect des droits humains puissent se rendre de manière indépendante et libre dans le pays. Selon les médias, le ministre norvégien de la Justice a reconnu que sa connaissance des conditions en Érythrée n’était pas suffisante pour commencer à y renvoyer des personnes, et a tenté d’obtenir que des experts et des observateurs puissent se rendre sur place afin d’évaluer la situation.

La Commission recommande au gouvernement érythréen de solliciter l’assistance technique du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme et d’autres organismes, selon les besoins, afin de mettre en œuvre leurs recommandations, ainsi que les recommandations formulées par l’Examen périodique universel de l’Érythrée et par d’autres mécanismes relatifs aux droits humains. Pour que cela ait un sens, ces organismes doivent placer les droits humains au centre de leur démarche et insister pour que le rapporteur spécial sur l’Érythrée, entre autres, puisse avoir accès aux très nombreux centres de détention recensés par la Commission. Il est impossible de fournir une aide technique pour mettre en œuvre les recommandations liées aux droits humains si les observateurs chargés de veiller au respect de ces droits ne peuvent pas se rendre sur place pour constater, vérifier et rendre compte de la situation – les démarches en ce sens risqueraient alors d’aller à l’encontre du but recherché.

Amnesty International a recueilli des informations sur les milliers de prisonniers d’opinion et de prisonniers politiques maintenus en détention secrète par les autorités érythréennes, sans inculpation ni procès. Plusieurs centaines de familles ne sont pas informées de l’arrestation de leurs proches ni du lieu où ils se trouvent, n’ont plus aucune nouvelle d’eux après leur arrestation et ignorent s’ils sont encore en vie. Certains ont eux-mêmes été arrêtés et détenus pour avoir posé des questions au sujet de leurs proches. La Commission d’enquête sur l’Érythrée a également dénoncé plusieurs cas de détention secrète s’apparentant à des disparitions forcées.

Comme preuve de sa volonté de réforme, les gouvernements de la région et la communauté internationale doivent exiger du gouvernement érythréen qu’il libère les prisonniers politiques et les victimes de disparitions forcées, et lorsque cela n’est pas possible, qu’il révèle quel sort leur a été réservé et quelles mesures il a prises pour garantir l’obligation de rendre des comptes pour les graves violations des droits humains commises à leur encontre. S’en abstenir serait une insulte aux milliers de personnes incarcérées uniquement en raison de leurs propos ou de leurs croyances.

Alors que le Conseil des droits de l’homme s’apprête à répondre au rapport de la Commission, dans deux semaines, les préoccupations relatives aux droits humains et au bien-être des citoyens érythréens doivent présider à l’engagement régional et international avec l’Érythrée. En faire moins serait trahir la confiance des centaines d’Érythréens qui ont osé s’exprimer et partager leur témoignage avec la Commission.

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