Les dirigeants du monde doivent ouvrir les yeux sur l’impact brutal de la guerre sur les enfants Par Tirana Hassan, directrice du programme Réaction aux crises à Amnesty International

Du haut de ses cinq ans, Buthaina a assisté à une violence et une brutalité que les puissants et les gouvernements souhaitent souvent cacher

Extraite des décombres du logement où vivait sa famille à Sanaa, la capitale du Yémen, elle apparaît sur des photos virales où on la voit assise dans un lit d’hôpital, serrant un ours en peluche. Couverte d’ecchymoses, elle peine à ouvrir un œil gonflé avec ses doigts pour regarder un monde qui lui a infligé tant de cruauté. « Elle avait cinq frères et sœurs pour jouer. Maintenant, elle n’en a plus aucun », a déclaré son oncle Ali al Raymi à Amnesty International [1].

Buthaina est la seule survivante de sa famille, qui a été tuée dans son sommeil lorsque la coalition menée par l’Arabie saoudite a largué des bombes [2], dont certaines fabriquées aux États-Unis, sur son quartier dans la nuit du 24 au 25 août.

Cette attaque visant une zone résidentielle a tué 16 civils, dont sept enfants [3] de 3 à 13 ans. Sam Bassim al Hamdani, un garçonnet de deux ans, a également perdu ses deux parents au cours de ces frappes que la coalition a par la suite qualifié d’« incident collatéral involontaire » [4].

Cependant, ce n’est pas un hasard si les enfants yéménites sont les plus touchés par le violent conflit qui déchire leur pays depuis 2015. En effet, un rapport du secrétaire général des Nations unies, António Guterres, qui a été divulgué avant sa publication [5] fait apparaître une tendance nette. La partie de son rapport annuel Le sort des enfants en temps de conflit armé consacrée au Yémen souligne que les homicides et les mutilations représentent toujours la plupart des violations des droits des enfants commises dans le pays, et constate que la coalition dirigée par l’Arabie saoudite est responsable de plus de 50 % des victimes mineures – 683, contre 414 enfants tués ou blessés par les groupes armés houthistes.

Le secrétaire général savait que le fait de citer la coalition menée par l’Arabie saoudite dans une annexe du rapport établissant une « liste noire » des principaux responsables susciterait la polémique. L’ONU avait renoncé à une initiative similaire l’an dernier après que son prédécesseur le secrétaire général Ban Ki-moon eut cédé à une pression diplomatique intensive [6] de la part de l’Arabie saoudite. Ce rétropédalage avait créé un dangereux précédent.

À l’approche de la publication du rapport de cette année, le corps diplomatique du royaume a une nouvelle fois mis les bouchées doubles pour minimiser les conséquences de son action, en mettant en avant l’aide humanitaire qu’il envoie aux victimes de la guerre au Yémen voisin. Ce qu’il a oublié de mentionner, bien sûr, c’est que la coalition et ses fournisseurs d’armes ont joué avant tout un rôle majeur dans la crise humanitaire au Yémen.

Il semble que sa campagne de communication ait en partie fonctionné, car le secrétaire général a créé une nouvelle catégorie qui, bien qu’elle cite la coalition dirigée par l’Arabie saoudite dans sa liste, lui reconnaît le mérite d’avoir mis en place des mesures pour améliorer la protection des enfants. Cependant, la coalition n’a pas encore été officiellement intégrée dans la liste et il n’existe aucune preuve de mesures concrètes prises pour protéger les enfants. En revanche, ces derniers continuent de figurer parmi les principales victimes de son offensive aérienne et subissent de plein fouet les conséquences humanitaires catastrophiques du conflit.

Amnesty International a recensé à plusieurs reprises des violations du droit international humanitaire et relatif aux droits humains, y compris impliquant des enfants, imputables à des membres de la coalition durant le conflit. Celles-ci incluent des frappes aériennes contre des écoles et des hôpitaux et le recours à des bombes à sous-munitions interdites qui ont tué et mutilé des enfants.

Par ailleurs, les enfants yéménites sont touchés de façon disproportionnée par la terrible crise humanitaire déclenchée par les deux dernières années de conflit. Dans une déclaration conjointe publiée fin juillet [7], les chefs de trois organes des Nations unies ont noté que 80 % des enfants du Yémen ont besoin d’une aide humanitaire. Ils ont souligné que deux millions d’enfants souffrent de malnutrition aiguë, ce qui les rend d’autant plus susceptibles d’être touchés par la pire épidémie de choléra au monde, qui se déroule dans le contexte de la plus grande crise humanitaire actuellement en cours sur la planète.

Le cas du Yémen est sans doute le plus extrême de tous, mais de nombreux autres exemples désastreux existent à travers le monde où les enfants paient un lourd tribut dans des conflits et des crises.

Rien qu’au cours des derniers mois écoulés, plus de 240 000 enfants rohingyas éreintés et traumatisés [8] ont fui un nettoyage ethnique au Myanmar ; un lycéen a été victime d’une exécution extrajudiciaire dans le cadre de la « guerre contre la drogue » aux Philippines, où le nombre d’enfants tués depuis le début de cette campagne meurtrière s’élèverait désormais à 54 [9] ; et l’UNICEF s’est indigné du fait que Boko Haram a utilisé 83 enfants, principalement des filles, comme « bombes humaines » dans le nord-est du Nigeria depuis le début de l’année. Fin août, le haut-commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme a déploré la mort d’au moins 49 enfants [10] parmi des centaines de civils tués et blessés lors des frappes aériennes de la coalition menée par les États-Unis sur la ville syrienne de Raqqa, ainsi que l’enrôlement forcé d’enfants par le groupe armé se désignant sous le nom d’État islamique.

Les scènes choquantes d’enfants frappés par la violence font partie des images les plus obsédantes et caractéristiques de notre époque – Omran, hagard et recouvert de poussière et de sang à l’arrière d’une ambulance à Alep ; Alan, retrouvé mort échoué sur une plage turque ; Buthaina, recroquevillée sur un lit d’hôpital, disant aux caméras que toute sa famille est maintenant « au paradis ».

La guerre tue et mutile des milliers d’enfants, mais elle en déplace encore bien plus, en les arrachant à leur foyer, à leur école et même à leur pays – selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), plus de la moitié [11] des 22,5 millions de réfugiés dans le monde ont moins de 18 ans.

Certains enfants subissent des conséquences extrêmement graves sur leur santé mentale à cause de ce qu’ils voient lorsque leur domicile, leur école et leur quartier sont assiégés ou bombardés. Il y a quelques mois, l’ONG Save the Children a publié une étude de grande ampleur menée sur le « stress toxique » [12] dont souffrent les enfants en Syrie – les spécialistes de la santé mentale ignorent si les enfants nés au cours de conflits aussi incessants se remettront un jour totalement sur le plan psychologique.

Systématiquement, des enfants sont assaillis et voient leurs droits bafoués dans les conflits armés et les crises humanitaires.

Or, les précieuses initiatives internationales visant à protéger les enfants de ces violations sont rares. Le rapport Le sort des enfants en temps de conflit armé de l’ONU est l’un des seuls mécanismes dont nous disposons pour nommer et dénoncer les principaux auteurs de violations dans le monde, et même celui-ci est toiletté pour protéger la réputation des responsables.

Il ne faut pas laisser les auteurs de violations se moquer ouvertement des conclusions de ce rapport. Chaque fois que la coalition dirigée par l’Arabie saoudite parvient à faire minimiser les atteintes aux droits humains qu’elle commet au Yémen, ou que le Conseil de sécurité donne à la Syrie un laisser-passer pour tuer et mutiler des enfants, les responsables voient que même les pires crimes contre des enfants n’ont aucune conséquence pour eux.

Les récentes actions des deux secrétaires généraux successifs montrent clairement que, en cédant à la pression des pays qui commettent des violations des droits des enfants, le mécanisme actuel destiné à protéger les enfants lors des conflits armés est très loin d’atteindre ses objectifs. Tant que le Conseil de sécurité ne fera pas respecter les règles protégeant les enfants en temps de conflit, notamment par le biais d’embargos sur les armes et en veillant à ce que les responsables présumés soient traduits en justice, Buthaina et des centaines de milliers d’autres enfants seront tués, mutilés et rendus orphelins en toute impunité.

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