Les droits des travailleurs et travailleuses du sexe sont des droits humains

Catherine Murphy, conseillère en matière de lignes de conduite à Amnesty International

Dans le monde entier, les travailleurs et travailleuses du sexe risquent constamment de subir des mauvais traitements. Ce n’est pas une nouveauté. Le fait que ces catégories de la population sont extrêmement marginalisées et fréquemment réduites à vivre dans l’illégalité n’en est pas une non plus.

Personne ne sera étonné d’apprendre qu’elles sont soumises à des discriminations, des coups, des viols et du harcèlement – parfois quotidiennement – ou qu’on leur refuse souvent l’accès aux services élémentaires de santé et d’aide au logement.

Mais quand a filtré l’information selon laquelle Amnesty International avait engagé des consultations en vue d’élaborer une ligne de conduite pour protéger les droits humains des travailleurs et travailleuses du sexe, elle a mis le feu aux poudres. Des journalistes et des vedettes ont pris le train en marche. Des titres plus sensationnels les uns que les autres ont accusé Amnesty International de préconiser que la « prostitution était un droit humain ».

En tant qu’organisation mondiale de défense des droits humains, il incombe à Amnesty International d’évaluer la meilleure façon de prévenir les violations des droits humains. Il convient donc à juste titre que nous nous penchions sur une catégorie de personnes parmi les plus défavorisées au monde, souvent contrainte de vivre dans l’illégalité et à laquelle on refuse l’exercice de ses droits humains les plus fondamentaux : les travailleurs et travailleuses du sexe.

Nous avons décidé de plaider pour la dépénalisation de tous les aspects des relations sexuelles entre adultes consentants – à savoir un travail sexuel exempt de contrainte, d’exploitation ou de mauvais traitements. Des éléments probants et le vécu personnel des travailleurs et travailleuses du sexe, montrent que la pénalisation leur fait courir davantage de risques.

Nous sommes arrivés à cette position après avoir consulté un large éventail de personnes et de groupes, entre autres des groupes de personnes travaillant ou ayant travaillé dans l’industrie du sexe, des organisations abolitionnistes, des agences de dépistage du VIH, des défenseurs des droits des femmes et des LGBTI (lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres et intersexués), des associations de femmes autochtones, des organismes luttant contre la traite et des universitaires renommés.

Pendant plus de deux ans, nous avons recueilli des informations lors d’entretiens et de réunions avec des centaines de personnes et d’organisations. Nous avons mené des recherches sur le terrain en enquêtant sur l’expérience vécue par les travailleurs et travailleuses du sexe dans différents contextes nationaux et juridiques.

Nous aimerions pouvoir clamer que nous sommes les premiers à nous occuper de ce problème. Mais non. Bien d’autres groupes soutiennent ou demandent la dépénalisation du travail du sexe, notamment l’Organisation mondiale de la santé, ONU Femmes, ONUSIDA, l’Organisation internationale du travail, la Global Alliance Against Trafficking in Women, les Global Network of Sex Work Projects, la Commission mondiale sur le VIH et le droit, Human Rights Watch, les Open Society Foundations et Anti-Slavery International.

Nous avons toujours lutté contre la traite des personnes. La traite est une odieuse atteinte aux droits humains et doit devenir un crime au regard du droit international. Nous ne considérons pas une femme prise dans les réseaux de la traite et contrainte de vendre des services sexuels comme une « travailleuse du sexe ». Elle est prise dans ces réseaux et à ce titre elle mérite une protection.

Toute immixtion dans la vie des travailleurs et travailleuses du sexe révèle un flot de problèmes de droits humains cruciaux qu’il est urgent de traiter. Comment pouvons-nous réduire l’exposition à la violence des travailleurs et travailleuses du sexe ? Que peut-on faire pour qu’ils aient accès aux services médicaux et de prévention du VIH ? Et comment mettre un terme à la discrimination et à la marginalisation sociale qui les rendent plus vulnérables aux mauvais traitements ? Ces questions de santé, de sécurité et d’égalité au regard du droit sont plus importantes que toute objection morale sur la nature du travail sexuel.

Pour être précis, notre ligne de conduite n’a pas pour objet de protéger les « souteneurs ». Amnesty International est fermement convaincue que le droit doit traiter les personnes qui exploitent ou maltraitent les travailleurs et travailleuses du sexe comme des délinquants. Mais en réalité, les lois qui érigent en infraction la « tenue d’une maison close » ou sa « promotion » se traduisent souvent pour les travailleurs et travailleuses du sexe par des arrestations et des poursuites. En Norvège, nous avons recueilli des éléments prouvant que les travailleurs et travailleuses du sexe étaient couramment expulsés de leur logement au titre de ces lois visant prétendument les « souteneurs ». De nombreux pays du monde considèrent que deux travailleurs ou travailleuses du sexe qui collaborent pour assurer leur sécurité tiennent une « maison close ».

Ce que nous voulons, c’est une réorientation des lois : des lois qui sanctionnent l’exploitation, les mauvais traitements et la traite ; des lois pour remplacer ces infractions fourre-tout qui criminalisent les travailleurs et travailleuses du sexe et les mettent en danger.

On ne peut pas s’engager dans ce débat sans admettre que ce sont souvent des femmes et des hommes à la marge de la société qui doivent se résoudre à vendre des services sexuels. C’est peut-être leur seul moyen de gagner leur vie. Dépénaliser leur travail ne signifie pas fermer les yeux sur un monde qui les conduit dans la rue. Nous voulons que ces personnes puissent exercer tous leurs droits humains. Nous continuerons donc à lutter pour un monde où cela est possible.

Nous ne devons pas nous détourner de gens comme cette femme de Papouasie-Nouvelle-Guinée qui nous a raconté l’épisode où elle a tenté de signaler aux policiers des mauvais traitements infligés par un client pour se voir rétorquer qu’ils n’avaient pas de « temps à perdre » avec des travailleuses du sexe. Nous ne devons pas davantage négliger ce qui se passe à Hong Kong où les policiers sont autorisés à bénéficier des « services sexuels » des travailleurs et travailleuses du sexe pour rassembler des preuves.

Il était évident depuis le début que cette entreprise ne serait pas facile. Toute position soulève inévitablement des tempêtes. Mais nous espérons que le vif débat que nous avons déclenché – entre autres dans les médias – aboutira à une meilleure protection des travailleurs et travailleuses du sexe.

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