Les droits humains ne sont pas un obstacle aux ambitions de l’Inde Par Champa Patel, directrice pour l’Asie du Sud à Amnesty International

«  Notre démocratie », a déclaré le Premier ministre Narendra Modi peu après son arrivée au pouvoir, « ne pourra pas durer si nous ne garantissons pas la liberté de parole et d’expression ». Il est important de préciser qu’il ne s’agit pas seulement de la liberté d’exprimer des opinions conformistes - mais aussi de celle d’exprimer des opinions qui sont peu appréciées, critiques, voire offensantes. C’est pourquoi la Constitution indienne garantit la liberté d’expression, et pourquoi l’Inde a signé un certain nombre de traités internationaux relatifs aux droits humains.

En Inde, ces protections découlent d’une tradition de pluralisme et de débat qui fait la fierté du pays. Lorsque nous rompons avec cette tradition, par exemple durant la tristement célèbre période de l’état d’urgence, cela laisse une marque indélébile dans l’histoire du pays. Malheureusement, les menaces à cette tradition restent d’actualité. Sous couvert de protection de la nation, elles mettent en péril l’identité de l’Inde en menaçant le pluralisme et en bloquant le débat.

Les accusations de sédition portées contre le personnel d’Amnesty International Inde ne sont que les dernières en date d’une série d’attaques visant des libertés parmi les plus fondamentales. Plus tôt cette année, ce sont des étudiants de l’université Jawaharlal-Nehru, à New Delhi, qui ont été pourchassés et diabolisés avant leur arrestation pour sédition. À peine quelques jours plus tard, S. A. R. Geelani, ancien maître de conférences à l’université de Delhi, a également été arrêté en vertu de cette loi grossière, fort utilisée par le Raj britannique pour tenter de réduire au silence le mouvement pour l’indépendance.

Au premier trimestre 2016, 19 personnes auraient été inculpées de sédition. Depuis des années, des organisations non violentes de la société civile font l’objet d’attaques constantes et de grande ampleur. Il est ironique de constater que ceux qui revendiquent farouchement une identité indépendante sont si redevables à ce trouble reliquat du colonialisme.

Aucun membre du personnel d’Amnesty International Inde n’a pris part aux prétendus slogans « antinationaux » lancés lors d’un événement sur les violations des droits humains au Cachemire. Nous sommes une organisation de défense des droits humains indépendante qui se mobilise dans le monde entier pour que les États respectent le droit international relatif à ces droits et, conformément à ce but, nous ne prenons pas position sur des questions telles que l’autodétermination dans un contexte donné. Mais si d’autres personnes ont lancé lesdits slogans, leur droit fondamental de le faire doit être protégé, ainsi que la Constitution indienne l’indique clairement.

Ce même droit s’applique à l’ABVP, l’organisation de jeunesse ayant déposé la plainte pour sédition contre nous. Nous soutenons absolument et de tout cœur leur droit de manifester de manière pacifique contre nous. Si la police devait prendre des mesures qui menacent leurs droits fondamentaux à la liberté d’expression, de réunion ou d’association, nous défendrions leurs droits. Mais dans le même temps, nous ne tolèrerons pas de menaces contre notre personnel, et nous ne nous laisserons pas intimider par des tentatives visant à nous faire taire ou à délégitimer notre travail en faveur des droits humains

La polémique n’est pas chose nouvelle pour Amnesty International. Nous avons été attaqués par de nombreux gouvernements pour avoir recueilli des informations sur des violations des droits humains. Comme le comité du prix Nobel de la paix l’a indiqué en 1977, lorsqu’il a décerné cette récompense à Amnesty International, le but, noble et ambitieux, de l’organisation est de contribuer à la mise en œuvre, dans chaque pays, des principes inscrits dans la Déclaration universelle des droits de l’homme. Nous ne nous sommes pas fait que des amis dans cette quête.

L’hostilité à laquelle l’organisation est actuellement en butte rappelle certaines réactions auxquelles nous avons été confrontés dans de nombreux autres pays. Nous avons par exemple essuyé des critiques au Pakistan lorsque nous avons fait état de sa troisième place parmi les pays au monde qui exécutent le plus de condamnés, et dénoncé le manquement du gouvernement pakistanais à son devoir de réformer ses propres lois datant de l’époque coloniale - sur le blasphème, notamment. Ou quand nous avons demandé à l’armée pakistanaise de rendre des comptes concernant son bilan au Baloutchistan - détentions secrètes, actes de torture, exécutions extrajudiciaires, charniers et disparitions forcées.

Il y a toutefois aussi eu des moments où nous avons pris la défense du Pakistan, comme lorsque nous avons critiqué les homicides illégaux perpétrés par les États-Unis par le biais d’attaques de drones, dont certains sont susceptibles d’avoir constitué des crimes de guerre. Ces agissements rappelaient des atteintes au droit international humanitaire perpétrées par les forces américaines que nous avons constatées en Afghanistan.

En juin, nous avons par ailleurs signalé que les États-Unis n’avaient pas mis fin aux transferts d’armes destinées à être utilisées au Yémen, malgré l’accumulation d’éléments attestant que des crimes de guerre ont été commis. L’Arabie saoudite, qui dirige la coalition militaire au Yémen, a elle aussi exprimé en termes forts son objection à notre travail. Nous avions déclaré que la crédibilité des Nations unies serait compromise si l’Arabie saoudite continuait à siéger au Conseil des droits de l’homme sans qu’une enquête crédible et impartiale ne soit menée sur les violations des droits humains qui lui sont attribuées au Yémen.

Mais dans le cas du Yémen, nous ne nous sommes pas uniquement concentrés sur les Saoudiens. Dans un rapport publié en mai dernier, Amnesty International a expliqué que les Houthis - qui sont au cœur de la guerre menée par l’Arabie saoudite - mènent une campagne brutale et délibérée contre leurs opposants politiques et d’autres détracteurs. Si on se fie à l’accueil favorable que la presse saoudienne a réservé à ce rapport, il est juste d’affirmer que même l’Arabie saoudite estime qu’il est possible d’apprécier le travail d’Amnesty International.

Comme le rapport sur les Houthis le montre, nous ne nous intéressons pas uniquement aux États. Amnesty International s’oppose catégoriquement et dans tous les cas aux attaques menées par les groupes armés contre des civils dans le monde entier. Ces derniers mois, face à une inconcevable vague de violence, nous avons condamné les attaques menées par des groupes armés en Afghanistan, au Pakistan, au Bangladesh, en France, en Belgique, en Irak, en Syrie, en Jordanie, au Nigeria, au Cameroun, en Thaïlande et dans d’autres pays.

En Inde, nous respectons les mêmes principes. Dans notre rapport de 2015 sur le Cachemire, nous avons critiqué les autorités pour des violations des droits humains commises au Cachemire en vertu de la Loi sur les pouvoirs spéciaux accordés aux forces armées, notamment des exécutions extrajudiciaires et des disparitions forcées. Et, dans le même rapport, nous avons souligné que la communauté pandit du Cachemire a été « témoin d’un certain nombre d’attaques menées par des groupes d’opposition armés » qui ont poussé des « centaines de milliers de personnes à fuir la vallée ».

Nous ne nous excuserons pas de défendre les droits humains où que ce soit, y compris en Inde. Les droits humains ne sont pas un obstacle aux ambitions de l’Inde. Les droits humains sont un facteur inhérent de ces ambitions.

Publié par l’Hindustan Times

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