Les enfants oubliés du Nigeria Par Aster Van Kregten, responsable des recherches sur le Nigeria à Amnesty International

Deux ans et demi après l’enlèvement de 219 lycéennes de Chibok par Boko Haram au Nigeria, qui avait suscité un tollé international et généré la campagne #BringBackOurGirls, une bonne nouvelle arrive enfin.

Le 17 octobre, lors d’une cérémonie pleine d’émotion à Abuja, 21 de ces jeunes filles ont pu retrouver leurs familles, serrant dans leurs bras des parents qu’elles pensaient ne jamais revoir.

Toutefois, c’est loin d’être une « happy end » parfaite : ces jeunes filles sont traumatisées et bouleversées après 30 mois de captivité et on ne sait pas grand-chose sur le sort des 200 lycéennes qui ne sont toujours pas rentrées.
Et on en sait encore moins sur les autres enfants et adolescents pris au piège de ce conflit, ceux qui subissent de terribles violations des droits humains commises non pas par Boko Haram, mais par le gouvernement nigérian.

Dans une enquête menée en mai, Amnesty International a révélé que plus de 120 garçons étaient détenus au secret dans une cellule infestée par la maladie au tristement célèbre centre de la caserne de Giwa, à Maiduguri, capitale de l’État de Borno. Des enfants de moins de cinq ans étaient détenus dans trois cellules pour femmes.

La même enquête a révélé que 12 enfants, dont des bébés et des bambins, sont morts de malnutrition et de maladie à Giwa entre les mois de janvier et de mai (environ 150 adultes ont également perdu la vie).

Ces enfants sont les victimes oubliées du combat du Nigeria contre Boko Haram.

Le gouvernement affirme qu’à Giwa sont enfermés des suspects de Boko Haram en transit vers des centres de détention plus établis. En fait, ces prisonniers peuvent tout aussi bien être des civils déplacés pris dans les filets de la lutte que mène l’armée contre l’insurrection.

Plus de 1 000 personnes seraient toujours détenues à Giwa, pour la plupart arrêtées collectivement sans être officiellement inculpées.

Des promesses sans lendemain

Après la publication du rapport d’Amnesty International en mai, le président nigérian Muhammadu Buhari a déclaré à Christiane Amanpour, journaliste de CNN, qu’une enquête approfondie serait menée sur le centre de Giwa.

Cinq mois plus tard, selon certaines informations, des « détenus innocentés » sont libérés de la caserne de Giwa, mais aucune enquête n’a encore été menée sur la détention d’enfants, ni sur les décès d’adultes et d’enfants. Nos recherches montrent que les cellules sont toujours aussi pleines et que des adultes et des enfants continuent d’y mourir.

Depuis la promesse faite par le président Buhari à CNN, Amnesty International a pu confirmer la mort de 15 bébés et jeunes enfants à Giwa. En outre, des bébés sont nés en détention : selon une ancienne détenue récemment relâchée, 15 bébés sont nés au cours des six mois qu’elle y a passés.

Umar, un jeune garçon récemment libéré de Giwa, a raconté à Amnesty International les conditions dans le centre, expliquant que plus de 200 garçons étaient entassés dans sa cellule – Amnesty International en avait recensé 120 dans la même cellule au mois de mai ; leur nombre a donc fortement augmenté.

Leur cellule est si exigüe que certains n’ont d’autre choix que de dormir entassés les uns sur les autres, a raconté Umar, dont le nom a été modifié pour protéger son identité. Ils ne sont jamais autorisés à sortir, sauf pour être comptés par leurs gardiens. Selon Umar, dans sa cellule, 50 garçons n’avaient pas plus de six ans.

Umar a été conduit à Giwa depuis un camp pour personnes déplacées situé à Bama, après avoir fui avec sa famille les violences et les intimidations de Boko Haram. Son père a été accusé d’aider le groupe armé, et Umar a été enfermé à Giwa sans inculpation.

Jusqu’en mai 2016, un détenu adulte de Giwa se rendait dans la cellule des garçons chaque matin pour poursuivre leur éducation. Il leur a enseigné l’alphabet anglais et les chiffres. Lorsqu’il a été libéré, il n’y avait plus rien à faire de toute la journée qu’attendre.

Selon Umar, ils n’avaient que quelques balles fournies par les soldats, qu’ils faisaient rouler dans la cellule. Ces balles, et l’appel occasionnel à l’extérieur, étaient les seules occupations ponctuant l’ennui de leur enfermement.

Bien souvent, il fallait deux jours pour qu’un médecin vienne voir les malades. Plusieurs codétenus d’Umar avaient la malaria, notamment un garçon de sept ans qui n’a pas survécu.

« Ils l’ont sorti de la cellule. Je ne sais pas où ils l’ont emmené, a raconté Umar. Il n’y avait pas assez d’eau ni de nourriture. Pas d’hygiène. »

Comme pour tous les prisonniers de Giwa, Umar affirme que lui-même et les autres enfants ont été détenus au secret et n’ont pas été autorisés à entrer en contact avec leurs familles ni avec le monde extérieur.

Une crise plus générale

À l’horreur des lycéennes de Chibok kidnappées et des enfants qu’on laisse mourir à Giwa, s’ajoute celle des enfants « libres » dans le nord-est du Nigeria, qui ne s’en sortent guère mieux.

La région est en proie à l’une des pires crises humanitaires d’Afrique. Depuis 2009, Boko Haram sème le chaos, faisant des milliers de victimes. Environ 2,4 millions de personnes sont déplacées, pour la plupart des enfants.

Beaucoup vivent dans des camps, dans des conditions sordides, et leur vie est menacée par la malnutrition sévère, la déshydratation et le manque de soins médicaux. Ils ne reçoivent quasiment aucune aide du monde extérieur.

Les conditions de vie dans l’État de Borno sont particulièrement difficiles et il est urgent de fournir une assistance humanitaire.

Selon l’UNICEF, 244 000 enfants souffrent de malnutrition sévère dans l’État de Borno et 49 000 enfants mourront s’ils ne reçoivent pas de soins.
Les personnes déplacées dans le camp de Bama où Umar a séjourné ont livré à Amnesty International des récits poignants de la vie à l’intérieur du camp.

Des enfants succombent régulièrement à la faim et à la maladie.

« La plupart des femmes ont perdu des enfants, nous raconte une femme qui a quitté Bama. Dans notre groupe, il y a 15 femmes d’un même village ; nous avons perdu 20 enfants. »

En 2015, Médecins Sans Frontières a recensé 1 233 tombes aux abords du camp, dont celles de 480 enfants.

Quelles sont les mesures à prendre ?

Nous demandons au président Muhammadu Buhari de tenir sa promesse et de mener une enquête approfondie sur les atteintes aux droits humains et les décès à Giwa. C’est un camp de la mort, il faut le fermer. La lutte contre Boko Haram ne saurait servir d’excuse pour enfermer des enfants.

Le gouvernement précédent a fait preuve d’une lenteur surprenante lorsqu’il a réagi à l’enlèvement des lycéennes de Chibok ; le gouvernement du président Buhari doit tout faire désormais pour ramener ces jeunes filles, ainsi que toutes les autres victimes d’enlèvements.

La crise plus globale est ignorée depuis trop longtemps. La réponse aux besoins humanitaires des personnes touchées par le conflit s’avère trop lente et inadaptée.

Le gouvernement et la communauté internationale ne doivent pas oublier les enfants qui souffrent en silence dans des endroits comme Giwa et les camps pour personnes déplacées dans l’État de Borno, cernés par de petites tombes qui nous couvrent tous de honte.

Cet article a été publié initialement par CNN.

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