Les investigations d’Amnesty International à partir d’informations issues de sources libres d’accès

Une vidéo montrant un acte d’une violence inouïe est rapidement devenue virale après sa diffusion le 10 juillet 2018. Des hommes vêtus de treillis militaires et tenant des fusils de type militaire obligent deux femmes et deux enfants en bas âge – dont un porté sur le dos de sa mère – à s’éloigner d’une localité rurale, avant de leur bander les yeux et de les exécuter sous une pluie de balles. 

La vidéo s’est rapidement propagée sur les réseaux sociaux, avec son cortège de rumeurs. La scène se déroulait-elle au Mali ou au Cameroun ? S’agissait-il de forces armées gouvernementales ou de combattants de Boko Haram se faisant passer pour des soldats ? Était-ce la réalité ou une mise en scène ?

Dans des situations comme celle-ci, la « vérité » peut sembler malléable, les gouvernants profitant parfois de la confusion pour colporter de fausses informations. C’est précisément ce que le gouvernement du Cameroun a commencé par faire. Redoutant des réactions violentes si la vérité éclatait, le 12 juillet, le ministre camerounais de la Communication a tenu une conférence de presse et tenté de discréditer la vidéo en la qualifiant d’imposture.

Pourtant, si la « vérité » supposée est malléable, les faits ne le sont pas. Le jour où le ministre a donné sa conférence de presse, l’analyse de la vidéo effectuée par Amnesty International  a commencé à permettre de retracer le déroulement des événements.

Amnesty a adopté dans le cadre de ses recherches des méthodologies méticuleuses d’investigations menées à partir d’informations disponibles en libre accès (« open source ») et ses conclusions ont été corroborées par des témoignages recueillis sur le terrain.

En se fondant sur de multiples éléments de preuve – dont la géolocalisation de la vidéo, l’analyse par des experts des uniformes et des armes utilisés, et les indices linguistiques et contextuels tirés du dialogue audio qui ont trahi l’identité et le grade des soldats – elle a pu commencer à monter un dossier pour contrer la version officielle. Les éléments recueillis laissent fortement à penser que les auteurs des exécutions extrajudiciaires de civils sur cette vidéo sont des militaires camerounais.

Les recherches qu’a menées Amnesty International par la suite l’ont confirmé et la communauté des enquêteurs s’appuyant sur des informations en libre accès qui collaborent sur cette affaire ont établi le lieu précis, à côté de la localité de Zelevet, et réduit la date à une période comprise entre fin mars et début avril 2015.

Le 10 août, lorsqu’une deuxième vidéo sinistre a été diffusée montrant d’autres exécutions imputables à des soldats, le gouvernement du Cameroun est revenu sur ses dénégations et a annoncé que sept militaires avaient été arrêtés et faisaient l’objet d’investigations pour les homicides de Zelevet. Le documentaire de BBC Africa Eye, Anatomy of a Killing, diffusé le 24 septembre avec le soutien d’Amnesty International et d’autres enquêteurs s’appuyant sur des données en consultation libre, a révélé que parmi les soldats arrêtés, trois apparaissent sur la vidéo virale. 

« Les actes filmés sur la vidéo de Zelevet s’inscrivent dans une pratique plus vaste que nous avons documentée : en effet, les forces de sécurité camerounaises se livrent à des violations choquantes contre les civils, a déclaré Ilaria Allegrozzi, spécialiste de la région du lac Tchad à Amnesty International.

 

«  N’ayant pas la possibilité de nous rendre sur-le-champ dans la zone autour de Zelevet pour vérifier ces informations en personne, nous avons mené une enquête à partir d’informations disponibles en libre accès, qui a permis d’établir de manière certaine que ces faits relevaient de cette pratique. Ainsi, nous avons demandé que les responsables fassent l’objet d’enquêtes. »

En quête de vérité

À la suite de massacres, d’attentats et autres actes de violence ignobles perpétrés contre des civils, les responsables s’efforcent bien souvent d’échapper à la justice. Pourtant, au regard de la richesse des contenus désormais postés en ligne, notamment par des journalistes citoyens et des militants, il existe un nombre croissant de preuves disponibles pour contrecarrer leurs plans et monter un dossier contre eux.

« Lorsque des représentants des autorités qualifient de " fausses informations " des vérités qui dérangent ou lorsqu’un contenu publié sur les réseaux sociaux présente une réalité mensongère, nous sommes prêts à répondre en nous appuyant sur des méthodes rigoureuses et méthodiques de recherche et de vérification, a déclaré Sam Dubberley, responsable du Service de vérification numérique d’Amnesty International.

«  Lorsque les puissants contrôlent ce que les gens lisent, voient et entendent, il est facile de manipuler la version officielle des faits et de faire perdurer l’impunité pour de graves violations. Mais lorsque des images prises sur le terrain pointent les failles de ce récit, il devient possible de consolider un dossier en vue d’engager des poursuites et de rendre justice. »

Une partie importante de ce travail est dévolue au Service de vérification numérique d’Amnesty International – un réseau de plus de 100 bénévoles dans six universités à travers le monde, que l’organisation forme aux compétences de vérification.

Amnesty International s’est servie de vidéos et de photographies dont l’authenticité a été vérifiée pour démontrer les incendies de villages rohingyas au Myanmarles tactiques de sièges et de bombardements illégaux contre des populations civiles en Syrie et la mise en danger de la vie des réfugiés en Papouasie-Nouvelle-Guinée.

«  Nous devons le faire pour aider les gens à raconter leur histoire. Cependant, nous déployons des efforts gigantesques pour vérifier méticuleusement les informations qu’ils nous livrent. Lorsque nous ne sommes pas sur le terrain et n’assistons pas aux événements en direct, la responsabilité nous incombe de prouver sans l’ombre d’un doute qu’ils ont bien eu lieu  », a déclaré Sam Dubberley. 

Fusillade sur l’île de Manus

Le 14 avril 2017, une fusillade a eu lieu au centre de détention de l’île de Manus, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, où le gouvernement détient plus de 800 réfugiés et demandeurs d’asile. 

Dans la foulée, le commissaire de police de la province de Manus, David Yapu, a tenté de minimiser les comptes-rendus des médias sur les tirs ayant mis en danger la vie des détenus. «  Des soldats ont tiré plusieurs coups de feu en l’air, suscitant frayeur et sentiment de menace parmi la communauté locale et internationale qui travaille au centre  », a-t-il déclaré.

Amnesty International a mené une investigation à partir de contenus disponibles en libre accès et analysé 21 photos et six vidéos prises par des réfugiés près du lieu de la fusillade du 14 avril. Elle a publié ses conclusions dans un rapport détaillé le 15 mai. 

Quelques heures après la publication de ce rapport, le commissaire David Yapu a modifié sa version. « Certains coups de feu ont été tirés en direction du centre et des balles ont pénétré les murs  », a-t-il admis ce jour-là. Une enquête officielle a par la suite été ouverte.

Enquêtes judiciaires

Inévitablement, certains gouvernements tentent de protéger ceux qui dans leurs rangs sont responsables de crimes de droit international. Dans d’autres cas, le système pénal national est trop politisé, délabré ou biaisé pour déférer les responsables présumés à la justice dans le cadre de procès équitables. 

Dans ces cas-là, lorsque les gouvernements ne veulent ou ne peuvent pas traduire en justice des criminels de guerre présumés et des auteurs de crimes graves, la Cour pénale internationale (CPI) peut décider d’ouvrir une enquête – si elle en a la compétence. Lorsqu’elle est compétente, il est rare qu’elle délivre un mandat d’arrêt sur la base, même partielle, de preuves glanées sur des réseaux sociaux comme Facebook et YouTube. 

C’est pourquoi le mandat d’arrêt émis en août 2017 par la CPI contre Mahmoud al Werfelli pour crime de guerre pour les homicides commis en Libye a marqué un tel tournant dans les enquêtes menées à partir d’informations disponibles en libre accès. Les vidéos partagées sur les réseaux sociaux – que la CPI a analysées et vérifiées de manière approfondie en utilisant la même méthodologie rigoureuse que celle qu’emploie Amnesty International – ont été un facteur important dans la décision ordonnant son arrestation.

« L’affaire al Werfelli montre que la vérification numérique est devenue cruciale pour se frayer un chemin vers la justice face aux pires crimes dans le monde, a déclaré Sam Dubberley.

« Les enquêteurs qui s’appuient sur des informations issues de sources libres d’accès font un travail révolutionnaire pour élaguer le superflu et exposer les faits qui relèvent de graves violations. C’est le cas du rapport de Bellingcat sur le vol du MH17 abattu dans l’est de l’Ukraine ou du travail du New York Times sur l’utilisation d’armes chimiques par les forces syriennes à Douma et Khan Cheikhoun. »

Point commun avec le journalisme et les informations judiciaires, dans le domaine de la recherche sur les droits humains, débusquer les fausses informations et découvrir la vérité est plus que jamais primordial. Amnesty International est pionnière dans l’utilisation d’enquêtes menées à partir d’informations disponibles en libre accès pour consolider ses recherches fondées sur des témoignages en vue de dénoncer des atteintes aux droits humains, de rectifier la version officielle et d’ouvrir la voie à la justice.

Pour en savoir plus sur le travail d’Amnesty International concernant les investigations menées à partir d’informations disponibles en libre accès et les vérifications numériques, veuillez vous rendre sur la page de Citizen Evidence Lab.

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