Les journalistes de Turquie sont assiégés Par Peter Greste, journaliste indépendant et Mohamed Fahmy, chroniqueur pour le Toronto Star et professeur de journalisme à l’Université de Colombie britannique.

En prison, l’une des plus grandes difficultés est la souffrance psychologique. Même si les conditions peuvent être terribles, tant que vous avez un minimum d’aliments, de l’eau potable et un abri, vous pouvez survivre physiquement. En revanche, le sentiment d’impuissance et d’isolement peut être invalidant mentalement, voire fatal.

Alors, lorsque nous avons appris, plusieurs mois après notre arrestation, qu’une campagne mondiale avait été lancée en faveur de notre libération, cela a tout changé pour nous.

En 2013, nous avons été arrêtés en Égypte alors que nous travaillions comme journalistes pour Al Jazira et nous avons été inculpés de plusieurs chefs d’accusation en lien avec notre travail, accusations motivées par des considérations politiques. Dans ces cellules froides et sales, sans aucune idée de ce que l’avenir nous réservait, il n’y avait guère de quoi se réjouir. C’est pourquoi les premières bribes d’informations qui nous sont parvenues au sujet du soutien apporté à la campagne #FreeAJStaff dans le monde entier ont tant compté pour nous.

En plus de nous rappeler que nous n’avions pas été oubliés, elles nous ont fait prendre conscience que nous faisions partie d’une cause bien plus grande que nos cas individuels. Elles nous ont aidés à donner du sens à ces longues journées et nous ont remonté le moral quand celui-ci était au plus bas. Et surtout, cette campagne a finalement contribué à mettre fin à notre incarcération.

Un nombre extraordinaire de personnes à travers le monde s’étaient réunies pour demander notre libération car elles étaient convaincues de l’injustice de ce que nous subissions. Elles ont compris que nous étions incarcérés sur la base d’accusations forgées de toutes pièces et elles ont pris position en notre faveur. Et cela a fonctionné !

À présent, il faut de toute urgence mobiliser à nouveau cette énergie.

Une tragédie se déroule lentement en Turquie. Le journalisme indépendant est peu à peu éliminé de manière systématique. Les portes des prisons se ferment, les organes de presse sont muselés et un silence inquiétant tombe sur ce qui était autrefois un paysage médiatique varié et plein de vitalité.

Depuis la tentative de coup d’État de juillet 2016, le président Recep Tayyip Erdoğan a lancé une répression de la liberté d’expression qui est si sévère que le journalisme indépendant est à l’agonie.

Au moins 156 organes de presse ont été fermés et quelque 2 500 journalistes et autres professionnels des médias ont perdu leur emploi.

Yonca Şık, l’épouse du journaliste d’investigation Ahmet Şık, placé en détention provisoire depuis décembre, a déclaré : « L’incarcération d’Ahmet est un message adressé aux autres : exprimez-vous si vous osez. »

Toutes ces mesures contre le journalisme indépendant sont douloureuses à voir. Mais ce qui nous a le plus touchés, c’est que plus de 120 professionnels des médias ont été arrêtés à la suite de la tentative de coup d’État et sont maintenus en détention dans l’attente de leur procès.

Après notre propre arrestation en Égypte, sous le choc, nous avons d’abord pensé qu’il s’agissait d’une terrible erreur qui serait vite réparée. Nous n’aurions jamais pu imaginer que nous allions passer plusieurs centaines de jours en prison dans l’attente de notre procès, dans des conditions terribles.

Les prisons où nous avons langui regorgeaient de personnes qui s’étaient opposées aux autorités ou les avaient remises en question. Nous ne comprenons que trop bien ce que c’est qu’être dans les prisons turques en ce moment et ce que doivent ressentir nos confrères.

Lorsque nous n’étions pas entassés dans des cellules avec tant d’autres hommes que nous ne pouvions pas nous asseoir, nous étions maintenus à l’isolement, où nous avons souvent craint de perdre la raison. La solitude et l’ennui sont difficiles à décrire.

Bien que la situation des journalistes emprisonnés en Turquie ne soit probablement pas identique à la nôtre, nous comprenons leur désespoir et leur frustration. Ce qui rend la situation en Turquie particulièrement sinistre, c’est que le gouvernement turc continue de nier que des journalistes sont détenus en raison de leur travail. L’histoire et l’identité de ces personnes est effacée. Voilà pourquoi il est si essentiel pour ceux d’entre nous qui sont à l’extérieur de prendre position en leur faveur.

La campagne #FreeAJStaff a commencé comme une petite action Twitter, mais en quelques semaines elle est devenue un mouvement mondial. Elle a tiré parti du meilleur des réseaux sociaux : l’urgence, le rythme continu, la défense d’une cause qui, sans cela, aurait pu être noyée dans la masse. Au final, le hashtag a été cité plus de trois milliards de fois.

Dans les moments les plus sombres de notre incarcération – lorsque nous nous sentions enfermés dans un combat sans espoir face à la machine judiciaire, que nous avions oublié à quoi ressemblait un coucher de soleil – nous avions parfois le sentiment d’avoir cessé d’exister. Nous aurions facilement pu dépérir. Ce qui nous a fait tenir était de savoir que des gens pensaient à nous.

C’est parce que nous prenons pleinement conscience de ce que cette campagne nous a apporté quand nous en avions besoin que nous soutenons la campagne #FreeTurkeyMedia. Nous voulons que tous ces journalistes qui languissent derrière les barreaux en Turquie sachent que nous sommes avec eux. Nous voulons qu’ils sachent que le temps qu’ils y passent, aussi pénible et effrayant qu’il soit, n’est pas vain.

Ils sont en première ligne de la défense de la liberté d’expression – du droit qu’a le public d’être informé et de l’importance d’une presse libre pour le bon fonctionnement de la société, non seulement en Turquie mais aussi dans le reste du monde.

Il est parfois difficile d’apprécier quelque chose tant que l’on en n’est pas privé. N’oubliez pas toutefois qu’une société où les gens n’ont pas le droit de publier librement des informations est une société en danger. Sans le journalisme indépendant, il n’y aurait pas de débat public libre, les puissants ne seraient jamais amenés à rendre des comptes et les atteintes aux droits humains ne feraient l’objet d’aucune surveillance et d’aucune enquête.
La détention de journalistes a un effet dissuasif sur l’ensemble de la population, qui a peur de s’exprimer. Par conséquent, si la campagne #FreeTurkeyMedia a pour objet de libérer des journalistes emprisonnés, elle vise également à créer un avenir meilleur pour les droits humains en Turquie et à adresser un message clair à ceux qui, à travers le monde, tentent d’étouffer la liberté d’expression.

Pendant plus de 400 jours derrière les barreaux en Égypte, nous avons été réconfortés par l’idée que des personnes partout dans le monde se mobilisaient pour que nous soyons libérés. S’il était juste de s’exprimer en notre faveur et de demander notre libération avec le hashtag #FreeAJStaff, il est juste de s’exprimer en faveur de tous les journalistes emprisonnés uniquement pour avoir fait leur travail. C’est pourquoi nous nous joignons à l’appel lancé pour libérer les médias turcs, sous le hashtag #FreeTurkeyMedia.

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