Madaya a choqué le monde, mais l’histoire est loin d’être terminée Par Diana Semaan, Campaigner Syrie chez Amnesty International

Lundi 11 janvier, les habitants de Madaya ont enfin reçu de l’aide humanitaire attendue de longue date, pour la deuxième fois seulement depuis que les forces gouvernementales et leurs alliés du Hezbollah ont commencé à assiéger la ville en juillet 2015.

Chaque famille a reçu un panier d’aide contenant des vivres et quelques produits de première nécessité, qui devraient durer pendant un mois. Que se passera-t-il lorsque les familles auront épuisé ces réserves ?

« L’aide n’est qu’une petite partie de la solution », m’a confié Louay, un habitant de Madaya.

J’ai interviewé Louay la semaine dernière, avant que le gouvernement syrien n’autorise l’entrée d’un convoi d’aide humanitaire dans la ville. Il m’a raconté que son dernier vrai repas remontait à plus d’un mois et demi. Il consomme essentiellement de l’eau et des feuilles. Aujourd’hui, dit-il, il est soulagé que sa famille ait de la nourriture pour le mois qui vient, mais tant que le siège se poursuit, rien ne garantit que les convois d’aide pourront entrer régulièrement.

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Un convoi humanitaire chargé de nourriture et de matériel organisé par le Comité international de la Croix-Rouge en route vers la ville assiégée de Madaya.
(AP)

« Nous n’avons pas cuisiné de véritable repas lorsque nous avons reçu le panier, a-t-il raconté. J’ai peur que lorsque nous aurons tout consommé, nous nous remettions à manger des feuilles. »

À Madaya, quelque 40 000 personnes luttent pour survivre dans la ville assiégée depuis six mois. Les habitants m’ont raconté les terribles difficultés auxquelles ils sont confrontés chaque jour. Ils se décrivent comme des « squelettes ambulants ». Il a fallu un tollé international pour que le gouvernement syrien accepte enfin d’autoriser les agences humanitaires de l’ONU et leurs partenaires à acheminer de l’aide.

Une nouvelle fois, le monde a été témoin de la cruauté du gouvernement syrien, qui prive ses citoyens de denrées essentielles et de fournitures vitales. Le rapport publié par Amnesty International en août dernier sous le titre "Left to die under siege" dénonce l’utilisation de la famine comme arme de guerre dans la Ghouta orientale, où au moins 160 000 civils sont également assiégés par le gouvernement syrien depuis 2013, à seulement 32 kilomètres de Madaya.

En 2014, Amnesty International a mis en lumière le calvaire de près de 200 civils morts de faim et de l’absence de soins médicaux dans le cadre du siège de Yarmouk, au sud de Damas. La ville de Daraya près de Damas est également assiégée en permanence et bombardée sans relâche par les forces gouvernementales depuis 2012.

Plusieurs habitants de la Ghouta orientale m’ont raconté qu’ils avaient un accès restreint à la nourriture, au carburant, à l’eau et à l’électricité depuis 2013. Ils sont contraints de dépendre de l’aide d’organisations locales. Le siège a créé une économie de guerre, ce qui signifie que des fournisseurs et des groupes armés non étatiques vendent de la nourriture et des biens de première nécessité à des prix exorbitants.

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Les habitants du camp de réfugiés assiégé Yarmouk, à quelques kilomètres de Damas, font la file pour recevoir leur ration de nourriture. (AP Photo/UNRWA, File)

Mustafa (son nom a été modifié pour des raisons de sécurité) et sa famille sont sortis clandestinement de Ghouta orientale en octobre 2015, ce qui leur a coûté des milliers de dollars. J’ai récemment rencontré Mustafa et son épouse en Turquie.

« Je ne suis pas heureuse d’avoir laissé ma maison et ma famille, m’a raconté son épouse. Mais mon fils avait besoin d’une opération. Les hôpitaux n’ont pas de matériel chirurgical et les médecins qualifiés sont partis. Le gouvernement syrien ne nous aurait jamais autorisés à partir, donc nous n’avions pas d’autre solution que d’utiliser tout l’argent qui nous restait pour payer des passeurs. »

Mustafa a perdu son frère, sa belle-sœur et sa nièce lorsque des tirs de missiles ont frappé leur maison en août 2015.
« Nous sommes pris au piège d’un cycle de mort. Soit vous mourez du fait d’une frappe aérienne, soit vous mourez de faim », a-t-il déclaré.

Les civils assiégés à Madaya, en Ghouta orientale, à Yarmouk et ailleurs en Syrie vivent dans un dénuement total. Leur survie dépend du bon vouloir du gouvernement syrien et de sa décision d’autoriser ou non les organismes humanitaires à faire leur travail. Le gouvernement n’a laissé entrer des convois d’aide que sporadiquement dans les zones résidentielles assiégées autour de Damas, malgré les demandes répétées des organisations locales et internationales de défense des droits humains face au besoin criant d’aide dans ces zones.

Par ailleurs, des milliers de civils sont assiégés à Deir al Zour par le groupe armé se désignant sous le nom d’État islamique (EI) et dans d’autres villes, notamment à Fouaa et Kafraya, par des groupes armés d’opposition. Le 20 septembre 2015, un accord visant à appliquer des cessez-le-feu à Madaya, Fouaa et Kafraya, a été trouvé entre le gouvernement syrien et des groupes armés non étatiques. Sans grande surprise, les deux parties ont violé les dispositions qui auraient le plus contribué à soulager les souffrances de la population civile : les restrictions concernant l’aide humanitaire ont été maintenues et les blessés n’ont pas été autorisés à partir. Les civils sont de simples pions dans le jeu mortel que se livrent les belligérants.

Louay et Mustafa se sentent chanceux d’avoir survécu un jour de plus. Pour beaucoup d’autres, leur chance s’est épuisée avant qu’ils ne puissent recevoir de l’aide ou s’enfuir.

Les civils syriens qui vivent dans des zones assiégées ont également perdu tout espoir en ce qui concerne la possibilité que les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU soulagent leurs souffrances. Pour eux, les résolutions 2139 et 2165, qui demandent le libre accès de l’aide humanitaire et la levée de tous les sièges à travers la Syrie, sont simplement de l’encre sur du papier. Aucune des parties au conflit ne parvient à respecter ces exigences.

Les médias jouent un rôle central dans le fait de dénoncer les souffrances de la population de Madaya, mais cette attention ne doit pas s’estomper. En effet, elle contribuera à faire en sorte que d’autres livraisons d’aide soient autorisées à entrer à Madaya et dans d’autres zones civiles assiégées, et que finalement ces sièges soient définitivement levés.

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