Marcher avec fierté en Turquie malgré la répression par Milena Buyum, en charge des campagnes sur la Turquie

Depuis sept ans, l’Université technique du Moyen-Orient (ODTÜ) à Ankara organise une fête des Fiertés, qui se termine par un défilé à travers le campus. Pourtant, cette année, les autorités de la ville et le recteur de l’université refusent de donner leur aval. Malgré l’interdiction, le mouvement LGBTI (lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres et intersexués) de l’université est déterminé à maintenir la Marche des fiertés le 11 mai 2018.

« Nous estimons que si nous cédons du terrain aujourd’hui, il sera très difficile de le regagner, me confie un représentant étudiant. Nous avons marché pour la Fierté l’an dernier sous l’état d’urgence... Notre marche aura bien lieu. »

La Marche des fiertés de cette université n’est pas la seule à être menacée. Depuis trois ans, ces manifestations ont été interdites à Istanbul et Ankara, tandis que d’autres événements comme des festivals de film LGBTI ont été annulés « en raison de sensibilités sociales ».

En novembre dernier, la préfecture d’Ankara s’est appuyée sur les pouvoirs conférés par l’état d’urgence, en vigueur depuis le putsch manqué, pour interdire pendant une durée indéterminée tous les événements publics à l’initiative d’organisations LGBTI dans la ville, invoquant la nécessité de garantir « la sécurité publique », et de préserver « la santé générale et la morale » et « les droits et libertés d’autrui ».

Cette interdiction générale menace l’existence même des organisations LGBTI et inverse la tendance progressiste constatée avant la tentative de coup d’État en matière de lutte contre l’homophobie et la transphobie.

« Aujourd’hui plus que jamais, la plupart des LGBTI en Turquie vivent avec la peur au ventre, m’a confié une militante lors de notre rencontre dans un café à Istanbul, un jour gris de février. Elle a très peur et préfère taire son nom.

« Au vu de la répression générale qui s’abat sur la liberté d’expression, les espaces de liberté où les personnes LGBTI peuvent être elles-mêmes se font rares. Elles n’entrevoient aucun espoir, aucun avenir. Beaucoup parmi nous ont quitté le pays ou envisagent de partir. »

On est loin de la Turquie d’il y a seulement quelques années, lorsque les organisations LGBTI étaient de plus en plus visibles et audibles – la dernière Marche des fiertés à Istanbul en juin 2014 a rassemblé des dizaines de milliers de personnes dans les rues, affichant une confiance joyeuse.

Tout cela n’est plus qu’un souvenir lointain, surtout depuis la répression qui a suivi la tentative de coup d’État de juillet 2016.

Cependant, les organisations LGBTI ne sont pas les seules dans le collimateur.

Dans un récent rapport, Amnesty International révèle que l’offensive croissante contre les défenseurs des droits humains a ruiné la vie de centaines de milliers de personnes en Turquie, entravé le travail essentiel des organisations et plongé des pans entiers de la société turque dans un état de peur permanente.

Intitulé Weathering the storm : Defending human rights in Turkey’s climate of fear, ce document dévoile que l’état d’urgence n’a épargné que de rares secteurs d’une communauté militante jadis dynamique en Turquie.

La répression au niveau national se traduit par des arrestations et des renvois massifs de fonctionnaires, vide de sa substance le système juridique et réduit au silence les défenseurs des droits humains, menacés, harcelés et incarcérés.

Décrété à titre de mesure provisoire exceptionnelle il y a près de deux ans, l’état d’urgence a été renouvelé pour la septième fois la semaine dernière – ce qui fera en tout deux années sous ce régime draconien. Depuis son entrée en vigueur, les droits fondamentaux sont piétinés.

Plus de 100 000 personnes ont fait l’objet d’enquêtes pénales et au moins 50 000 sont incarcérées dans l’attente de leur procès, pour leur soutien présumé à la tentative de coup d’État. Plus de 107 000 fonctionnaires ont été sommairement limogés pour le même motif.

Les lois antiterroristes et les accusations forgées de toutes pièces en lien avec la tentative de coup d’État sont utilisées pour réduire au silence la dissidence pacifique et légitime. Des journalistes, des universitaires, des défenseurs des droits humains et des militants sont soumis à la détention arbitraire et, s’ils sont déclarés coupables à l’issue de procès iniques, condamnés à de lourdes peines.

Osman İşçi, secrétaire général de l’Association pour la défense des droits humains, a déclaré : « Le but est de maintenir un climat de peur. C’est arbitraire, imprévisible et difficile à remettre en cause : c’est le règne de l’impunité. »

Lors d’un entretien à son bureau à l’université d’Istanbul, la professeure Şebnem Korur Fincancı, défenseure des droits humains, a déclaré : « J’ai un petit sac tout prêt à la maison. » Elle se tient prête au cas où la police viendrait l’arrêter à l’aube.

La répression contre la dissidence a forcément un impact dévastateur sur la liberté d’expression. L’avocate et défenseure des droits humains Eren Keskin, qui doit répondre de 140 chefs d’inculpation, a déclaré : « Je tente d’exprimer mes opinions librement, mais je suis parfaitement consciente de devoir y repenser à deux fois avant de dire ou d’écrire quelque chose. »

Des publications en ligne peuvent aussi conduire les citoyens en prison.

Après le lancement de l’offensive militaire turque à Afrin, dans le nord de la Syrie, le 22 janvier 2018, des centaines de personnes qui se sont déclarées opposées à cette intervention ont été prises pour cibles.

Selon le ministère de l’Intérieur, au 26 février, 845 personnes avaient été arrêtées en raison de posts sur les réseaux sociaux, 643 soumises à des poursuites judiciaires et 1 719 comptes de réseaux sociaux faisaient l’objet d’investigations en lien avec des posts concernant Afrin.

Plus de 1 300 ONG ont été fermées de manière permanente au titre de l’état d’urgence, sous prétexte de liens vagues avec des groupes « terroristes ». Il s’agit entre autres d’ONG qui faisaient un travail essentiel en aidant des groupes comme les victimes de violences sexuelles et fondées sur le genre, les personnes déplacées et les enfants.

« On observe désormais un vide immense en matière de conseil et de soutien apportés aux victimes. Cela me brise le cœur », me confie Zozan Özgökçe, de l’Association de femmes Van. Cette organisation, qui a été fermée, contribuait à sensibiliser les enfants aux abus sexuels et dispensait aux femmes une formation en leadership et éducation financière.

On compte de nombreuses organisations de défense des droits des LGBTI parmi celles qui ont été fermées. Celles qui restent signalent une nette recrudescence des actes d’intimidation et de harcèlement qui visent des personnes et des manifestations.

Les dispositions d’urgence deviennent la norme en Turquie – les défenseurs des droits humains en font bien souvent les frais. Pourtant, ce dont j’ai pris conscience en parcourant le pays ces derniers mois, c’est qu’en dépit de cette offensive, des gens courageux continuent de se mobiliser et de s’exprimer.

« À Izmir, Istanbul et Ankara, nous pouvons encore nous réunir, mais c’est de plus en plus difficile. Nous comptions une trentaine d’associations à travers le pays – la plupart sont aujourd’hui fermées et ne fonctionnent plus », explique une militante LGBTI. Comme tant d’autres, elle n’a pas encore perdu tout espoir.

L’Université technique du Moyen-Orient jouit d’une longue tradition d’indépendance et de promotion de la diversité et de l’intégration. La marche prévue demain sera un test majeur pour l’université et les étudiants qui défileront, et permettra également de mesurer l’impact de la répression en Turquie sur tous les aspects de la vie quotidienne.

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