Missing Link : une « route vers le progrès » qui manque d’humanité

Par Naomi Barasa, Campaign Organizer for Amnesty International Kenya, Nairobi


[gris]Image panoramique des résidents du quartier informel de Deep Sea, à Nairobi (Kenya), le 25 août 2012. [/gris]

À première vue, c’est un jour pluvieux et froid comme un autre à Nairobi et chacun vaque à ses occupations. Pourtant, à y regarder de plus près, la tension est perceptible. Une tempête se prépare et l’espoir de voir le ciel s’éclaircir semble bien lointain. Des milliers d’habitants du quartier de Deep Sea à Nairobi, au Kenya, risquent de perdre leur logement dans les semaines à venir.

Les résidents de Deep Sea vivent sous la menace d’une expulsion depuis 2009, lorsqu’ils ont appris qu’une route, appelée « Missing Link », allait être construite au beau milieu de leur quartier. Le 20 juin 2015, ils ont été sommés de quitter les lieux car le chantier allait démarrer.

Des sourires et de l’incertitude

Cette route n’a pas que du mauvais. Elle pourrait améliorer l’accès à l’emploi, à l’éducation et aux services de santé des habitants de Nairobi, tout en leur permettant de circuler le long de la route, à pied ou à vélo, en toute sécurité. Cependant, pour un quart des 12 000 résidents de Deep Sea qui vont perdre leur logement, les inconvénients sont bien plus nombreux que les avantages. C’est notamment le cas pour Patience, qui vit avec le VIH/sida, dont l’unique lueur d’espoir va lui être ôtée : l’hôpital où elle se rend pour recevoir les médicaments dont elle a besoin se trouve sur le tracé de la nouvelle route. Comme beaucoup d’autres personnes, Patience devra quitter Deep Sea sans aucune garantie de retrouver un logement.

[gris]Diana Nyakowa Angaya, chez elle, dans le bidonville de Deep Sea, à Nairobi. À 52 ans, elle est femme de ménage et, pendant son temps libre, agent de santé bénévole auprès des habitants du quartier. © Nikola Ivanovski[/gris]

Ce matin, alors que je me promène dans le quartier, je tombe sur les sourires désarmants des bébés de l’unique crèche du quartier. Ils ne savent pas que, demain, cette crèche pourrait bien disparaître. Je fais la connaissance de Diana Angaya, qui se presse pour s’occuper de sa cliente, Patience. L’inquiétude se lit sur le visage de Patience, mais Diana la prend dans ses bras pour la réconforter, et le visage de Patience s’illumine à nouveau.

Je regarde autour de moi et mes yeux sont attirés par les murs d’installations sanitaires recouverts de beaux dessins faisant la promotion de l’hygiène et d’un environnement sain. La construction de la route entraînera également la destruction d’une école maternelle, de deux églises et de cinq des huit blocs sanitaires. Des habitants vont perdre leurs moyens de subsistance, à l’image de Joseph Mulatya, 38 ans, qui travaille les métaux. Le tissu social et les systèmes d’aide aux personnes affectées par le VIH/sida vont s’effondrer. Beaucoup de leurs droits humains, dont leurs droits au logement, à l’eau, à des services d’assainissement, à l’éducation et à la santé seront bafoués.

Respecter la loi, faire ce qui est juste

L’autorité de la voirie urbaine du Kenya (KURA) construit la route, qui est cofinancée par le gouvernement kényan et l’Union européenne. Bien que la KURA ait organisé des réunions avec des résidents de Deep Sea, elle ne respecte pas la procédure qu’elle devrait suivre aux termes des obligations internationales du Kenya en matière de droits humains. La KURA n’a pas fourni assez d’informations aux habitants et les indemnisations qu’elle propose ne sont pas suffisantes pour compenser les pertes des personnes concernées et ne leur permettront pas de retrouver un logement sûr. J’ai pu recueillir le témoignage d’une personne militant en faveur du droit au logement : « L’indemnisation ne permet même pas de payer quelqu’un pour démonter sa maison en toute sécurité de façon à pouvoir la remonter ailleurs, et encore moins d’en acheter une nouvelle. » Étant donné les maigres sommes proposées, les habitants pourront, dans le meilleur des cas, déménager dans un autre bidonville où ils courront toujours le risque d’être expulsés de force et d’être privés de logement.

Des rêves brisés

Les résidents de Deep Sea ne sont pas opposés à la construction de la route : ils veulent simplement qu’elle s’effectue dans des conditions qui respectent leurs droits humains. Ils essayent encore de discuter avec la KURA mais ils n’obtiennent pour seules réponses que des manœuvres d’intimidation et des menaces. Le 8 juillet 2015, la KURA a averti les habitants qu’elle ne négocierait pas avec eux tant qu’ils n’auraient pas renoncé à l’action en justice qu’ils ont intentée pour empêcher leur expulsion. Dans la soirée, un promoteur privé est venu accompagné d’un groupe violent de plusieurs jeunes, de policiers et de maçons afin de construire un mur pour bloquer l’accès des résidents aux zones plus aisées de Highridge et de certaines parties du quartier de Westlands. Les résidents m’ont dit que dans le chaos qui a suivi, plusieurs personnes ont été blessées. Une personne a été touchée par une grenade lacrymogène et d’autres par des pierres lancées, semble-t-il, par les jeunes accompagnant le promoteur.

Alors que je m’apprêtais à quitter Deep Sea, j’ai entendu une petite fille demander à sa mère : « Maman, comment je vais aller à l’école ?  » J’ai versé une larme. La brutalité de la KURA a tout simplement brisé les rêves de cette petite fille.

Ne jamais abandonner

Les résidents de Deep Sea refusent de céder et ils poursuivent leur combat au tribunal. Depuis de nombreuses années, je travaille aux côtés d’habitants de quartiers menacés au Kenya et nous demandons au gouvernement d’adopter une loi qui mettra un terme aux expulsions forcées et qui définira des règles qui devront être respectées avant qu’une expulsion ne puisse avoir lieu. La route « Missing Link » rappelle de manière brutale qu’il est urgent que le gouvernement passe à l’action.

Passez à l’action ! Soutenez les habitants du quartier de Deep Sea en participant à l’action urgente visible en cliquant ici

Pour en savoir plus à ce sujet : lisez notre rapport : "We are like rubbish in this country : Forced evictions in Nairobi, Kenya"

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