Mnangagwa doit bâtir un Zimbabwe respectueux des droits humains par Muleya Mwananyanda, directrice adjointe du programme Afrique australe d’Amnesty International et responsable des recherches sur cette région

Sindiso Chigwadza*, 33 ans, est un vendeur de rue qui travaille dans la banlieue branchée de Parkhurst, à Johannesburg. Il propose des corbeilles à fruit en bois aux personnes qui explorent la 4e Avenue, célèbre pour ses restaurants. Lui et ses collègues du quartier rivalisent de sollicitations pour attirer les clients.

J’ai fait la rencontre de Sindiso un jour où il m’a arrêtée dans la rue et m’a demandé si je pouvais lui acheter une de ses marchandises, parce qu’il n’avait rien vendu ce jour-là. Il m’a expliqué qu’il avait besoin d’argent pour payer le taxi et rentrer chez lui — une sorte de pension où il vit avec 19 autres personnes, quelque part dans le sud de la ville.

« Nous dormons entassés les uns sur les autres. Il n’y a pas d’espace, mais comment pourrions-nous faire autrement ? », m’a-t-il dit.
Au cours de notre conversation, j’apprends que Sindiso est zimbabwéen et fier de l’être. Il vit à Johannesburg depuis un peu plus de quatre ans et a bénéficié d’un visa spécial, en vertu d’un accord conclu entre les deux pays en 2009, qui lui a permis de séjourner en Afrique du Sud de façon régulière.

Sindiso a un diplôme d’enseignant, mais faute d’emploi et de perspectives d’avenir au Zimbabwe, il a rejoint Johannesburg à pied dans l’espoir d’une vie meilleure.

Sindiso est l’un des nombreux Zimbabwéens qui ont dû fuir leur pays sous le règne de Robert Mugabe. Pour lui, partir était la seule solution, parce que d’autres personnes comptaient sur lui pour survivre.

« J’ai une famille à soutenir au pays. J’ai fait de bonnes études, mais si je réussis à gagner 8 dollars en une journée, c’est un jour de chance. On m’a élevé en me disant que l’éducation me permettrait d’échapper à la pauvreté, mais cela n’a pas été le cas. Aujourd’hui, je me bats pour que mes deux enfants puissent continuer à aller à l’école. »

Cependant, quand je l’interroge sur le nouveau gouvernement dans son pays, son visage s’illumine.

« Nous espérons maintenant connaître une période de prospérité et ne plus vivre dans la peur ! », s’exclame-t-il, radieux.
Un espoir partagé par des millions de Zimbabwéens qui, le 18 avril, vont célébrer le 38e anniversaire de l’Indépendance.

Des milliers de personnes vont se réunir dans le stade national de Harare pour fêter la libération du joug du colonialisme, un passé sombre dont beaucoup portent encore les cicatrices.

Les jours qui ont suivi l’Indépendance, en 1980, ont été une période d’abondance, le Zimbabwe obtenant de meilleurs résultats en matière d’éducation et de santé que la plupart des pays de la région, mais la lune de miel a été de courte durée.

Cette période n’est plus qu’un vague souvenir pour de nombreux Zimbabwéens, nés par millions alors que le pays dévalait la pente glissante du déclin économique et des violations généralisées des droits humains. Mugabe, initialement considéré comme un libérateur, a présidé à cet effondrement.
Ses 37 années de règne incontesté ont favorisé une culture de violence et d’impunité, profondément ancrée, qui ne prendra fin qu’au prix d’efforts concertés.

Lorsque Mugabe a été contraint de démissionner en novembre 2017, après une intervention de l’armée, la population a accueilli la nouvelle avec jubilation, espérant un avenir meilleur.

Alors que nous fêtons l’anniversaire de l’Indépendance, les Zimbabwéens comme Sindiso attendent beaucoup de leur gouvernement - y compris la promesse d’une rupture avec un passé marqué par l’intimidation et la répression de la dissidence.

Beaucoup aspirent à un avenir où les disparitions forcées, comme celle du militant pro-démocratie Itai Dzamara, en 2016, appartiendront au passé. Un avenir dans lequel Sheffra, la femme d’Itai, saura ce qui est arrivé à son mari.
Un avenir où les gens pourront s’exprimer librement et demander des comptes aux représentants du pouvoir en place sans craindre d’être intimidés, arrêtés ou jetés en prison dans des établissements surpeuplés, voire torturés.
Un avenir dans lequel les gens pourront se réunir et former des associations sans crainte.

Un avenir où des artistes comme Silvanos Mudzvova pourront s’exprimer sans redouter des représailles.

Depuis qu’il a succédé au président Robert Mugabe le 24 novembre, le président Emmerson Mnangagwa s’est concentré sur le redressement économique, sans vraiment s’exprimer sur les droits humains. Avec le 38e anniversaire du pays, le président Mnangagwa a une occasion unique de promouvoir ces deux enjeux.

En mars, il a pris une décision positive : commuer la peine de 99 condamnés à mort incarcérés depuis plus de 10 ans ; il doit aller plus loin en envisageant l’abolition totale de la peine capitale.

Il doit s’engager pleinement à respecter et à protéger la liberté d’expression et de réunion en adoptant une politique de tolérance zéro à l’égard de l’emploi excessif ou illégal de la force par la police et les autres agents de l’État.
En prenant ces mesures, le président ferait savoir à Sindiso et à beaucoup d’autres Zimbabwéens comme lui, dispersés un peu partout dans le monde, qu’il est en train de bâtir un pays où ils pourraient être fiers de revenir.

* Le nom a été modifié.

Cet article a initialement été publié par Newsday

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