Myanmar — La réalité des droits humains derrière les beaux discours

Par Laura Haigh, chercheuse/chargée de campagne sur le Myanmar à Amnesty International et Olof Blomqvist, attaché de presse Asie-Pacifique à Amnesty International.

Les autorités de Naypyidaw guident l’ancien État isolé et autoritaire vers une ouverture sur le monde – tout au moins, c’est ce qu’elles prétendent.

Cette semaine, le Myanmar est sous les projecteurs de l’actualité : les dirigeants du monde, notamment le président américain Barack Obama et son homologue chinois Xi Jinping, se rendent dans le pays pour assister à deux sommets régionaux majeurs, le sommet de l’Asie de l’Est et celui de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ANASE).

Les dignitaires étrangers se réuniront à Naypyidaw, devenue la capitale du pays et le siège du gouvernement depuis que les dirigeants, alors militaires, l’ont transféré de Yangon en 2005. Quelle remarquable évolution pour un pays que la communauté internationale considérait, il y a encore trois ans, comme un paria, isolé politiquement et économiquement de la majeure partie du reste du monde. Depuis le début de la transition politique en 2011, le pays a été rapidement accepté sur la scène internationale. Cette semaine est l’occasion pour le Myanmar de montrer au monde qu’il est entré dans une nouvelle ère, notamment en matière de droits humains, et qu’il s’ouvre aux échanges.

Cependant, il suffit de gratter la surface pour voir apparaître des points noirs sur ce tableau idyllique. Loin d’être un pays transformé, le Myanmar soulève de nombreuses préoccupations relatives au respect des droits humains, auxquelles les autorités ne semblent ni désireuses ni capables de faire face. Il est sans doute commode pour la communauté internationale, impatiente d’échanger avec ce pays riche en ressources, de prendre pour argent comptant le discours du gouvernement sur sa nouvelle politique en matière de droits humains. Mais la réalité sur le terrain est toute autre.

Les Rohingyas

À quelque 300 kilomètres à l’ouest de Naypyidaw se trouve l’État d’Arakan, qui accueille la majeure partie de la minorité musulmane des Rohingyas. Cette communauté est en butte à une discrimination institutionnalisée depuis des décennies.

En juin 2012, des tensions religieuses ont dégénéré en terribles violences entre les bouddhistes et les musulmans de l’État d’Arakan, touchant de manière disproportionnée les musulmans. On a assisté depuis à des affrontements sporadiques et à une expansion des heurts à d’autres régions du pays, faisant plus de 200 morts.

Ces violences n’ont pas fait l’objet d’enquêtes indépendantes ni crédibles. Les graves allégations selon lesquelles les forces de sécurité ont pris part à ces attaques ou y ont assisté sans protéger les personnes visées n’ont pas non plus fait l’objet d’investigations. Les musulmans continuent d’être arrêtés de manière disproportionnée.

Ces violences ont contraint des dizaines de milliers de personnes, pour la grande majorité des Rohingyas, à fuir leur foyer. Près de 140 000 hommes, femmes et enfants vivent dans des camps pour personnes déplacées à l’intérieur de leur pays ou dans des camps informels autour de l’État d’Arakan. Confrontés à une crise humanitaire de plus en plus grave, ils vivent bien souvent dans des conditions épouvantables, sans accès régulier à des biens de première nécessité, comme la nourriture et les médicaments.

La situation s’est encore dégradée depuis février et mars, lorsque plusieurs organisations humanitaires et organismes d’aide internationale ont été contraints de quitter l’État. Longtemps considérées par de nombreux habitants comme favorisant les Rohingyas, certaines organisations ont été la cible d’attaques, tandis que d’autres ont préféré partir, craignant de ne pas pouvoir assurer la sécurité de leurs opérations. Beaucoup ont commencé à revenir, mais leurs actions restent bien en-dessous de la moyenne. Au terme d’une visite sur le terrain en juillet, un haut responsable des Nations unies a déclaré avoir observé « un niveau de souffrance humaine dans les camps pour personnes déplacées que [je] n’avais personnellement jamais vu auparavant ».

Les violences contre les musulmans s’inscrivent dans un contexte plus large de lois et de politiques discriminatoires envers les Rohingyas. Bien souvent dénigrés comme étant des « colons bengalis », ils se voient refuser la citoyenneté au titre de la Loi sur la citoyenneté de 1982, qui les condamne de fait au statut d’apatrides. Ils sont en butte à de graves restrictions en termes de liberté de déplacement et d’accès aux services élémentaires.

Les organisations de défense des droits humains ont demandé à plusieurs reprises au gouvernement d’accorder la pleine citoyenneté aux Rohingyas. Toutefois, les mesures prises récemment semblent destinées à renforcer leur exclusion. Lors du recensement national réalisé au mois de mars, peu satisfaisant, les membres de la communauté n’ont pas pu s’identifier en tant que « Rohingyas » et ont été obligés de s’inscrire comme « Bengalis », terme à connotation très péjorative. En conséquence, la plupart des Rohingyas n’ont pas été recensés.

Au mois d’octobre, une version préliminaire du Plan d’action pour l’État d’Arakan proposé par le gouvernement a été divulguée sans son accord. S’il est mis en œuvre, ce projet risque fort d’ancrer et d’aggraver les lois et politiques discriminatoires. Les Rohingyas devront choisir entre accepter d’être des citoyens de seconde classe – révocables à tout moment – ou risquer d’être hébergés dans des camps de détention avant leur éventuelle expulsion. La divulgation de ce plan a déclenché une nouvelle vague de départs par bateau via le Golfe du Bengale – 87 000 personnes avaient déjà fui par la mer depuis 2012, selon des chiffres de l’ONU.

Les dirigeants du monde réunis à Naypyidaw cette semaine ne doivent pas passer sous silence le calvaire des Rohingyas, et doivent faire pression sur les autorités du Myanmar pour qu’elles mettent fin à la discrimination durable et à la violence dont les Rohingyas sont victimes.

La régression

Il est tout aussi crucial qu’ils reconnaissent que c’est loin d’être la seule et unique question des droits humains à laquelle le pays doit s’attaquer. Malgré les promesses qui ont suivi le début de la transition politique en 2011, l’année passée a été marquée par une régression alarmante. La dirigeante de l’opposition, Aung San Suu Kyi, l’a elle-même affirmé la semaine dernière, lorsqu’elle a, en des termes précis et bien choisis, indiqué que le processus de réforme était « au point mort ».

Force est de constater que, si les autorités sont enclines à récolter les fruits financiers de l’ouverture au monde, elles ne sont pas prêtes à répondre aux demandes croissantes de liberté qui l’accompagnent. Trop souvent, elles recourent à des stratégies familières, les arrestations et la répression.

En juin 2013, le président Thein Sein s’est engagé à libérer tous les prisonniers d’opinion d’ici à la fin de l’année. Malgré des amnisties très médiatisées, souvent planifiées lorsque le pouvoir en place a besoin de faire belle figure, cette promesse est loin d’être tenue. De nombreux militants pacifiques croupissent toujours en prison et l’arrestation de dissidents s’est en fait accélérée cette année. Les défenseurs des droits à la terre et les militants politiques, les défenseurs des droits humains et les journalistes comptent parmi ceux qui sont pris pour cibles, harcelés et emprisonnés.

C’est notamment le cas de Tun Aung, personnalité de la communauté des Rohingyas et médecin. Son « crime » ? Il s’est efforcé de calmer la foule au cours d’une émeute entre des Rakhines bouddhistes et des Rohingyas musulmans à Maungdaw, dans l’ouest du Myanmar, en juin 2012. Il a depuis été condamné à l’issue de procès manifestement iniques à de multiples peines d’emprisonnement au titre de diverses infractions, et encourt au moins encore un an de prison. Amnesty International le considère comme un prisonnier d’opinion et fait campagne en faveur de sa libération. NDR : Depuis, Tun Aung a été libéré ! en janvier 2015 :

Ces dernières arrestations et la suppression de la dissidence s’appuient sur des lois draconiennes. La Loi relative aux rassemblements et aux manifestations pacifiques, par exemple, impose de lourdes restrictions aux droits à la liberté d’expression et de réunion pacifique, et est souvent utilisée pour cibler des militants pacifiques et des défenseurs des droits humains. Tant que ces lois sont en vigueur, les arrestations et la répression se poursuivront et les prisons du Myanmar regorgeront de prisonniers d’opinion.

Les atteintes aux droits humains

Le Myanmar est confronté depuis des décennies à des conflits armés dans certaines de ses régions peuplées de minorités ethniques. Bien que la situation se soit apaisée ces dernières années, les combats se poursuivent principalement dans les États chan et kachin, dans le nord du pays, et compromettent la possibilité de conclure un cessez-le-feu au niveau national. Des dizaines de milliers de civils sont déplacés ; pourtant, le gouvernement n’autorise toujours pas les organismes d’assistance à leur venir en aide librement, donnant son feu vert à des missions périodiques et courtes depuis des zones plus sûres. Les informations faisant état d’atteintes aux droits humains commises par les deux camps continuent d’affluer, notamment les homicides illégaux, la torture, les viols et d’autres formes de violence sexuelle.

Parallèlement, le système de justice pénale au Myanmar, gravement défaillant, enracine l’impunité pour les violations des droits humains. Les procès respectent rarement les normes internationales, l’appareil judiciaire corrompu est sensible aux pots-de-vin, et les avocats et les juges courageux qui tentent de prendre position ne sont guère protégés contre les représailles – qui vont de l’annulation de leurs licences, aux menaces et à la discrimination. Les actes de tortures en détention policière sont monnaie courante, mais les responsables de ces agissements sont rarement, voire jamais, traduits en justice.

La transition politique initiée au Myanmar il y a trois ans a suscité d’immenses espoirs et de très fortes attentes. Si la désillusion s’installe, il n’est pas trop tard pour faire évoluer la situation. Cette semaine offre aux dirigeants du monde la possibilité de s’assurer que le gouvernement du Myanmar se réengage véritablement en faveur des droits humains – au lieu de vanter une réussite tout en laissant les problèmes s’envenimer.
Cet article a été initialement publié sur Open Democracy.

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