Nigéria. Des victimes de Boko Haram, souffrant de la faim, sont violées par des militaires par Lauren Aarons, chercheuse et conseillère au sein du programme Genre, sexualité et identité d’Amnesty International

Peu après son arrivée dans un camp pour personnes déplacées dans le nord-est du Nigeria, Halima* a été abordée par un soldat qui lui a proposé du poulet et des ignames. Halima l’a reconnu, c’était l’un des hommes qui avaient frappé et emmené en détention son mari, mais elle n’avait pratiquement rien mangé depuis des jours et, désespérée, a accepté cette nourriture. Lorsque le soldat est revenu, exigeant du sexe en échange, Halima était trop effrayée pour dire non.

« Les soldats sont les rois. Lorsque nous les voyons, nous avons peur, a déclaré Halima, arrivée au camp Hôpital de Bama fin 2015. Ils décident, ils disent que personne ne doit se plaindre. Alors j’ai fait ce qu’il voulait. »

Halima compte parmi les milliers de femmes qui, après avoir survécu à la brutalité du régime du groupe armé Boko Haram, se sont retrouvées prises au piège d’un système cauchemardesque d’exploitation et de violences sexuelles aux mains des militaires nigérians.

Dans son nouveau rapport, They Betrayed Us, Amnesty International rend compte du calvaire de ces femmes qui ont été contraintes de quitter leurs foyers, séparées de leurs époux et enfermées dans des « camps annexes » isolés, dans le nord-est du Nigeria.

La faim étant omniprésente dans ces camps, le personnel militaire et les membres des milices qui travaillent avec eux se sont servis de leur autorité et de l’accès à la nourriture et à d’autres biens de première nécessité pour contraindre des femmes à avoir des rapports sexuels, ce qui s’apparente à un viol aux termes du droit international. Les soldats ont parfois utilisé la force lorsqu’elles résistaient.

Hauwa* nous a raconté qu’elle a été violée à plusieurs reprises par un milicien après son arrivée au camp Hôpital de Bama. Elle a, selon ses propres termes, été cernée par les violences sexuelles et la famine.

« Je suis arrivée avec 130 femmes et enfants [début 2016]. Dans notre groupe, 58 personnes [sont mortes] de faim et de soif au cours des quatre premiers mois, a déclaré Hauwa.

« Un soldat s’approchait, de la nourriture dans les mains, et nous disait : " Tu m’aimes bien ? Alors prends cette nourriture. " Si tu acceptes, il revient plus tard pour avoir des rapports sexuels. Si tu refuses, il te viole [en usant de force physique].  »

Amnesty International a recueilli des éléments donnant à penser que des milliers de personnes sont mortes de faim dans ces camps, pour la plupart fin 2015 et en 2016. Près de la moitié des femmes avec lesquelles elle s’est entretenue dans le camp Hôpital de Bama ont déclaré avoir perdu au moins un enfant.

Si le nombre quotidien de morts a désormais baissé, l’aide humanitaire s’étant renforcée, de nombreuses femmes ne peuvent toujours pas quitter les camps et, parfois, n’ont rien à se mettre sous la dent pendant des jours. Ces conditions sont propices au développement de l’exploitation sexuelle.

Depuis 2012, lorsque Boko Haram a commencé à attaquer des civils dans le nord-est du Nigeria, Amnesty International dénonce les atteintes aux droits humains perpétrées par le groupe armé, qui a commis des massacres, des attentats à la voiture piégée et des attaques armées dans des villes, et a enlevé des milliers de personnes.

Cependant, les crimes commis par Boko Haram ne doivent pas amener le monde à fermer les yeux sur les violations généralisées imputables à l’armée nigériane, qui s’est livrée à des détentions arbitraires, des actes de torture et à des milliers d’homicides illégaux.

Les viols et les violences sexuelles sont l’une des nombreuses injustices que subissent les femmes aux mains de l’armée. Selon leurs témoignages, leurs villages ont été incendiés lors d’opérations militaires et on leur a ordonné de partir, puis elles ont été affamées et battues dans les camps, tandis que leurs époux et leurs fils étaient détenus.

Traitées avec méfiance par les soldats, simplement parce qu’elles vivaient sous le contrôle de Boko Haram, des centaines de femmes et de jeunes filles ont été arrêtées et transférées dans des centres de détention militaire, comme la caserne de Giwa, où Amnesty International a recensé la mort d’au moins 37 femmes et enfants depuis 2015, du fait de conditions abominables.

« Ils nous ont demandé où se trouvaient nos maris, puis nous ont fouettées à coups de bâtons. Ils ont frappé mes enfants en disant que c’était des enfants de Boko Haram... J’étais enceinte à ce moment-là  », a déclaré Zara, 25 ans, qui a passé deux ans à la caserne de Giwa avec ses enfants et a accouché sans assistance, dans une cellule surpeuplée.

Certaines femmes détenues parce qu’elles sont considérées comme les « épouses » de Boko Haram ont déclaré qu’elles avaient été enlevées par le groupe armé et mariées de force à l’un de ses membres. Lorsqu’elles ont été interrogées par l’armée, elles ont tenté de l’expliquer aux soldats, qui les ont frappées pour les faire taire.

Depuis trop longtemps, les alliés du Nigeria – notamment les États-Unis et le Royaume-Uni – se contentent de condamner les atrocités commises par Boko Haram tout en donnant carte blanche à l’armée nigériane. Force est de constater que les agences humanitaires de l’ONU qui travaillent sur le terrain, où des atteintes aux droits humains sont fréquemment commises au vu et au su de tous, n’ont pas fait grand-chose pour remédier à l’enfermement des femmes dans les camps militarisés et aux violences sexuelles commises à grande échelle par les forces de sécurité dans l’enceinte de ces camps.

En 2017, le président par intérim du Nigeria Yemi Osinbajo a mis sur pied une commission d’enquête chargée d’examiner le respect par l’armée de ses obligations relatives aux droits humains, mais aucune mesure n’a encore été prise et la situation des femmes dans les camps demeure très difficile.

Pourtant, contre toute attente, ces femmes continuent de lutter avec courage pour la justice, notamment pour le retour de leurs époux et de leurs fils. En septembre 2017, des centaines de femmes déplacées ont fait la queue dans les rues pour pouvoir raconter leur histoire à la commission d’enquête présidentielle. Elles avaient dressé la liste de leurs proches placés en détention ou des personnes décédées dans les camps.

Comme nous l’a confié l’une d’entre elles : « Cela nous est arrivé. On ne peut pas revenir en arrière, mais le gouvernement doit le reconnaître. Ils doivent savoir ce que nous avons enduré et comment certains sont morts. Ils doivent veiller à ce que cela ne se reproduise pas. »

* Leurs noms ont été modifiés.

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