Le Président turc à Bruxelles

« Nous n’oublions pas, M.Erdogan » Par Jenny Vanderlinden, coordinatrice Turquie à Amnesty Belgique

La venue du Président turc en Belgique est une occasion pour Amnesty de rappeler aux dirigeants belges que les droits humains en Turquie sont loin d’être respectés.

En ce début de semaine, notre pays accueille en grande pompe le président turc Recep Erdogan et cela à un mois de nouvelles élections législatives en Turquie, alors que son Parti de la justice et du développement, après la déroute de juin dernier, se retrouve en minorité au parlement et dans l’impossibilité de constituer un nouveau gouvernement. L’objectif officiel du président turc est une visite d’Etat doublée de l’inauguration d’Europalia Turquie. Sans doute souhaite-t-il aussi rallier à sa cause la communauté d’origine turque de Belgique. Il sera reçu avec égards par le Roi et la Reine, nos dirigeants et les plus hautes autorités européennes. Une occasion pour nous de rappeler à ceux-ci que les droits humains en Turquie sont loin d’être respectés.

N’oublions pas que des milliers de personnes sont actuellement traduites en justice en Turquie pour avoir exprimé leur opinion. Tout un chacun peut se retrouver en prison pour avoir critiqué le gouvernement, l’armée ou l’Islam, avoir pris la défense des kurdes ou parler du génocide arménien. Des journalistes, des écrivains, des éditeurs, des syndicalistes, des étudiants sont aujourd’hui privés de liberté en vertu de lois entravant la liberté d’expression. L’indépendance des médias de grande diffusion est compromise par les relations économiques étroites que ces entreprises entretiennent avec les pouvoirs publics. Des journalistes connus pour leur indépendance d’esprit ont été contraints à quitter leurs emplois par des rédacteurs en chef qui craignaient de contrarier le régime et leurs patrons.

N’oublions pas que les forces de l’ordre en Turquie bafouent systématiquement les droits de manifestants pacifiques en interdisant les rassemblements, en les empêchant ou en déployant des policiers afin qu’ils dispersent les manifestants de manière violente, injustifiée et souvent à vocation punitive. Ainsi les manifestations pour protester contre le réaménagement du Parc Gezi à Istanbul en 2013 ont fait près de 10.000 victimes. Au départ quelques manifestants protestaient contre la décision du gouvernement mais face aux violences policières, la manifestation grossit et se répand à d’autres villes en Turquie. Ce sont désormais les violences policières qui sont dénoncées. Durant ces 3 semaines de manifestations, la police va utiliser des gaz dans des endroits publics, tels que les hôpitaux, les hôtels et des appartements pour déloger les manifestants. L’une de ces victimes, Hakan Yaman, chauffeur de minibus, nous a raconté qu’il rentrait du travail lorsqu’il s’est retrouvé dans une manifestation. Il nous a expliqué que cinq policiers se sont approchés de lui et ont commencé à le frapper à plusieurs reprises à la tête avant de lui crever l’œil et de le jeter dans un feu en le laissant pour mort. Rien n’a été entrepris à ce jour par la justice turque pour identifier les policiers coupables alors que la scène avait été filmée et le véhicule de la police identifié. Les enquêtes sur des violences commises par des fonctionnaires sont inefficaces et la possibilité pour les victimes d’obtenir justice est faible. Même lorsque les policiers sont identifiés, ils n’encourent que de faibles peines de prison comparées au crime commis.

N’oublions pas que le président turc n’hésite pas à avoir recours à la censure face à la critique. En 2014, alors que des rumeurs jettent des suspicions graves sur lui et son entourage en l’accusant de corruption et cela à quelques semaines des élections, il réagit en bloquant Twitter et Youtube pendant plusieurs semaines.

N’oublions pas que les manifestations de masse en octobre 2014 qui voient le jour dans le sud-est de la Turquie pour protester contre l’avancée de d’Etat Islamique dans la ville de Kobané en Syrie à la frontière Turque ont fait plus de 40 morts. La ville de Kobané est défendue par un groupe armé kurde, proche du PKK. Les manifestants ciblent l’Etat Islamique mais reprochent aussi au gouvernement turc de ne rien entreprendre pour sauver Koban et de laisser faire. Nous reconnaissons que la tâche des forces de l’ordre pour garder le contrôle sur ces manifestations était extrêmement ardue et l’usage des armes était dans de nombreux cas nécessaire. Néanmoins, nous savons que dans certaines situations, les armes ont été utilisées par les forces de l’ordre alors que celles-ci n’avaient aucune crainte pour leur vie.

Aujourd’hui, il faut dire adieu au cessez-le-feu entre le PKK et l’armée turque et les trois années de pourparlers de paix se sont envolées en fumée. Des centaines de personnes sont arrêtées pour appartenance au PKK ou à l’Etat Islamique, l’armée turque bombarde, le PKK riposte et notre organisation craint une dégradation considérable des droits humains dans la région.

Alors lorsque nos souverains et notre gouvernement déploieront le tapis rouge et accueilleront le président turc avec honneur, n’oublions pas de lui rappeler de faire preuve de retenue dans ce conflit et qu’un pays démocratique ne doit sa grandeur qu’à la manière dont ses citoyens sont traités.

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