Ouvrez la porte. C’est moi. Dilek Mayatürk Yücel

J’ai commencé à rédiger ce billet alors que je me rendais là où je me rends chaque lundi matin à 6h30, dans cet endroit qui s’est imposé dans nos vies – la prison. J’aimerais que vous ayez eu l’occasion de vous rendre dans cet endroit, juste une fois. Cela étant dit, je ne vous souhaiterai jamais que l’un de vos proches y soit « injustement » enfermé, même si votre cœur était une pierre taillée dans une haine insensée.

J’aimerais seulement que vous soyez passé par là une fois, afin d’être en mesure de mieux me comprendre. Rien d’autre. Parce qu’alors vous devriez comprendre ce que signifie l’injustice. Comprendre ce que cela veut dire de devoir se battre juste pour tenter – en vain – d’amener les autorités carcérales à accepter du linge de lit coloré pour votre proche, comme si vous n’aviez pas d’autres problèmes dans la vie. Vous seriez à même de comprendre que la justice ne peut pas être appliquée de manière arbitraire en fonction des personnes.

Savez-vous ce que signifie d’enfermer votre chagrin dans un casier ?

Dans la prison, à l’avant-dernière étape avant de pouvoir voir Deniz, où je dois me soumettre à un scanner oculaire, après m’être fait enregistrer et avoir reçu ma carte de visiteur, se trouvent des casiers de sécurité. À ce moment-là, vous avez déjà déposé votre mobile, vos clés et autres affaires à l’entrée. Ces casiers sont pour les choses plus petites que vous avez dans les poches, comme de la monnaie ou une montre. J’y laisse toujours une cigarette, que je récupère après avoir vu Deniz. Voilà pour ce qui se voit.

Mais je laisse aussi des choses invisibles dans ce casier. Mon insomnie, ma fatigue ; si je suis malade, ma maladie. Avant d’entrer voir Deniz, je laisse toutes mes frustrations dans ce casier, pour faire bonne figure devant lui, même si je n’ai pas dormi depuis deux jours.

Ensuite je rentre à la maison dormir, après avoir laissé mes empreintes sur la vitre qui me séparait de Deniz et sépare Deniz de sa liberté. Depuis des mois, mes lundis ressemblent à ça. Alors, pour une fois, une seule fois, acceptez-vous de vous mettre à ma place ?

Deniz est incarcéré depuis 200 jours. Il est placé à l’isolement, tout seul. Je veux dire à l’isolement cellulaire, ce traitement inhumain qui sert à détruire totalement la santé physique et psychologique d’une personne sur le long terme. À l’aliéner de sa nature profonde et du monde extérieur. Un mécanisme destiné à la briser de l’intérieur. Ce traitement, totalement anormal et qui n’est que limitations et restrictions, fait des ravages.

Je ne m’intéresse pas à vos opinions politiques, votre genre, votre nationalité, votre équipe préférée, ni vos mets favoris. Seul m’importe le fait que vous êtes un être humain. Deniz aussi, avant d’être mon mari ou un journaliste, est d’abord une « personne ». Vous et moi sommes réunis sous la bannière de ce que l’on nomme l’humanité. Le placement à l’isolement est un traitement qui va à l’encontre de notre humanité même. Le comprenez-vous ?

Le fait que ces gens dont le nom vous est si familier soient des journalistes ne devrait pas rendre cette histoire plus captivante ni importante, ni rendre cette injustice plus acceptable que d’autres. Des milliers de personnes sont incarcérées, sans pouvoir faire entendre leurs voix, emprisonnées à tort.

Vous avez sans doute entendu parler de « l’incarcération des journalistes du Cumhuriyet » ? J’aimerais vous rappeler un fait essentiel. Le comptable de Cumhuriyet, incarcéré depuis des mois, est lui aussi détenu à l’isolement depuis des mois. N’accordez pas la priorité aux détenus en fonction de leur profession. Nous sommes tous des êtres humains, aussi invisibles que des fourmis depuis l’espace. La liberté de l’un d’entre nous n’est pas plus ou moins précieuse que celle d’un autre. Aucun d’entre nous n’est plus important qu’un autre. Nous sommes tous les mêmes. Nous sommes égaux.

Deniz a été emprisonné en raison d’articles de journaux qu’il avait écrits, et de traductions erronées, qui étaient déjà hors délais pour engager des poursuites au titre de la loi sur les médias. En d’autres termes, il s’agissait d’activités « journalistiques ». Avant que son acte d’inculpation ne soit même rédigé ou qu’il ait comparu devant un tribunal, il est devenu la cible d’accusations surréalistes et mensongères portées à son encontre. Laissez-moi vous rafraîchir la mémoire : le 14 février, Deniz est allé « de sa propre initiative » déposer une déclaration.

Son style est aiguisé et vivant, et parfois, c’est vrai, indulgent. Mais que vous appréciez ou non Deniz, c’est un journaliste. Il a un coeur énorme, il est d’une bonté qui est en voie d’extinction dans le monde. Écoutez-moi encore un peu. Écoutez !

Le monde extérieur se mobilise, le retentissement est grand. Pourtant, ce ne devrait pas être le cas. Deniz est ici, il ne va nulle part, il s’est rendu de sa propre initiative livrer sa déclaration, et il ne demande qu’une seule chose : un procès équitable. Il pourrait tout à fait être jugé une fois libéré sous caution.

« Pourquoi Deniz est-il important, pourquoi une telle mobilisation de citoyens et d’organisations derrière lui, pourquoi un tel soutien de la population en Allemagne ? » Je note que certains ne parviennent pas à le comprendre.

La réponse est pourtant très simple. Deniz est un journaliste très respecté en Allemagne, il est correspondant turc du quotidien Die Welt. C’est un journaliste passionné par son travail. Il est plus connu en Allemagne qu’en Turquie. Et la Turquie ignorait avant de l’arrêter qu’il était aussi réputé et important en Allemagne.

Dans les pays où règnent l’état de droit et la démocratie, il est très difficile de comprendre qu’une personne peut être incarcérée uniquement en raison de son travail de journaliste. C’est pourquoi les réactions en Allemagne peuvent être comprises seulement, et je dis bien seulement, comme celles de citoyens et d’un État « prenant la défense des journalistes qui ont la nationalité de leur pays  ». Rien de plus.

Deniz est à la fois citoyen allemand et citoyen turc. Et les États ont des responsabilités envers leurs citoyens. Il incombe à l’Allemagne de suivre jusqu’au bout cette affaire de privation inique de liberté concernant l’un d’entre eux. Il incombe à la Turquie d’agir au plus vite dans le respect de la loi et de présenter un acte d’inculpation définitif, et d’offrir des conditions de détention qui ne soient pas arbitraires, mais humaines et respectueuses de la dignité humaine.

C’est une erreur de s’ingérer dans la vie et la liberté d’une personne, que ce soit pour des calculs politiques ou pour afficher son obstination, pour le référendum en Turquie ou les élections en Allemagne. À mon avis, cela entraînera toutes les parties vers un brasier qui ne laissera derrière lui que des cendres.

Ouvrez la porte, c’est moi. C’est moi.

Cela fait 200 jours que la fleur la plus précieuse de mon jardin a été brutalement arrachée. Parmi la polyphonie qui jaillit du monde extérieur, le seul son auquel je prête vraiment attention, c’est le rire de Deniz. Malgré tout, nous ressortirons de cette épreuve aussi beaux que des fleurs.
Sortez de votre grotte, je vous en prie. Passez la tête à l’extérieur. Ne vous laissez pas capturer par les ombres et ne croyez pas seulement ce qui vous est montré.

Écoutez-moi.

Pensez-vous que c’est facile à l’intérieur depuis 200 jours ?
Pensez-vous que c’est facile à l’extérieur depuis 200 jours ?
Cela fait 200 jours. Les saisons passent, l’hiver s’est achevé, le printemps aussi, et l’été se termine. Écoutez-moi.

Des jours, des mois de la vie de Deniz sont effacés, à l’isolement. Simplement parce qu’il faisait son travail. Simplement parce qu’il écrivait des articles dans les journaux et réalisait des interviews.

Au cours de cette épreuve, nous avons dû nous habituer à d’innombrables routines absurdes, comme le fait de crier encore plus fort notre détresse et l’injustice que nous subissons. Si vous demandez quelle est la différence entre le 200e jour et le 78e, il n’y en a aucune. Ils se ressemblent tous.
Savez-vous qu’une charge mentale est parfois plus épuisante et peut vous faire plus de mal qu’une blessure physique ? J’aurais mille fois préféré avoir à porter une blessure physique visible sur le corps que me retrouver mentalement enchaînée à la prison de Silivri.

À la fin de chaque visite, je m’efforce d’évacuer en soufflant de toutes mes forces, telle une enfant, tous les effets potentiellement négatifs de la détention à l’isolement pour Deniz. Et vous, les organisations comportant « droits humains » dans votre nom, j’espère que vous soufflerez bien plus fort que la simple amatrice que je suis.

Cela fait 200 jours. Vous comprenez ?

Dilek Mayatürk Yücel est l’épouse de Deniz Yücel.

Les opinions exprimées dans ce texte sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles d’Amnesty International.

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