Ouzbékistan. Retour sur le massacre d’Andijan

Anna Neistat, directrice générale de la recherche à Amnesty International

En mai 2005, dans la ville d’Andijan, dans l’est de l’Ouzbékistan, 23 entrepreneurs locaux accusés d’être des extrémistes islamiques comparaissaient devant la justice. Des manifestants pacifiques se sont rassemblés devant le tribunal pendant la durée du procès. Le 12 mai, le verdict a été repoussé à une date ultérieure. Le lendemain matin très tôt, des sympathisants armés de ces hommes ont pris d’assaut la prison où ils étaient détenus et se sont emparés de l’hokimiat, les bureaux des services gouvernementaux. Des milliers d’habitants, parmi lesquels un grand nombre de femmes et d’enfants, ont commencé à se rassembler sur la place Babour, devant l’hokimiat, pour demander qu’il soit mis fin à la corruption et aux injustices – des rumeurs circulaient selon lesquelles le président ouzbèke, Islam Karimov, se rendait à Andijan pour prendre en compte leurs préoccupations.

Le président Karimov n’y est pas allé. Mais il a envoyé l’armée, qui a encerclé la place et tiré sans discernement sur les manifestants, qui dans leur grande majorité n’étaient pas armés. Des centaines de personnes ont été tuées. Des témoins ont indiqué que les forces de sécurité avaient abattu les manifestants de façon méthodique, en poursuivant tous ceux qui tentaient de s’échapper.

Cinq cent personnes environ ont cependant réussi à se sauver et à franchir la frontière avec le Kirghizistan. Quelques jours plus tard, je suis arrivée au camp de réfugiés avec des collègues de Human Rights Watch, et j’ai commencé à demander aux gens ce qu’il s’était passé. Ils ont essayé d’expliquer pourquoi ils étaient restés sur la place, même après que les forces gouvernementales eurent ouvert le feu. « Nous avons attendu ce moment depuis si longtemps, a déclaré Mohamed, un homme approchant la soixantaine. Si vous êtes seul, un ou deux, ils vous arrêtent tout simplement, mais nous avons cru que si nous nous rassemblions tous pour exposer nos doléances, le gouvernement nous écouterait. » Mohamed emportait partout avec lui une calotte traditionnelle ouzbèke trouée par une balle, et il n’arrêtait pas d’enfoncer ses doigts dans ce trou ; il avait encore du mal à croire que la balle n’était passée qu’à un centimètre de son crâne.

Un autre homme, Batir, nous a dit : « Quand le blindé a ouvert le feu, trois personnes à côté de moi ont immédiatement été tuées. L’une d’elle a reçu une balle dans la tête ; ça lui a arraché toute la partie supérieure du crâne. Une autre a été touchée par deux balles : une dans l’estomac et une dans le cou. Je ne sais pas où la troisième a été blessée. D’autres personnes l’ont immédiatement emmenée. Quand le blindé est passé devant moi j’ai tout de suite senti une brûlure à l’oreille droite et j’ai pensé que j’étais blessé, mais en fait la balle n’a fait que me frôler. Ça m’a rendu sourd pendant quelque temps. »

Des dizaines de personnes nous ont fait des récits similaires, mais il est vite devenu évident que pour établir véritablement l’ampleur du massacre il nous fallait nous rendre à Andijan. Or, à ce moment-là, les autorités ouzbèkes avaient fermé les frontières et toutes les routes menant à Andijan, arrêté les journalistes qui s’y trouvaient déjà ou qui tentaient de s’y rendre, menacé leurs chauffeurs et leurs guides, et confisqué les téléphones et les caméras qui contenaient des images prises sur la place.

Plus nous essayions d’organiser les choses, plus il semblait improbable que je puisse me rendre à Andijan. Il me fallait entrer dans le pays par un poste frontière officiel sans qu’on puisse m’identifier comme une professionnelle des droits humains (il aurait été plus facile de passer par des chemins de contrebandiers mais on m’a avertie que si je me faisais prendre en Ouzbékistan sans un tampon d’entrée sur mon passeport je pouvais écoper de six mois à trois ans d’emprisonnement). Il y avait six postes de contrôle à passer avant d’arriver à Andijan et plus je me rapprocherais plus il serait facile de comprendre où je me rendais et pour quelles raisons. Et même si j’arrivais à m’y rendre, j’aurais besoin d’un chauffeur, d’un guide et peut-être aussi d’un interprète. J’avais besoin d’interviewer des témoins, de prendre des photos et de réunir des éléments de preuve sans mettre en danger mes contacts : des agents des services secrets ouzbèkes, du Service de la sécurité nationale (SSN), ou leurs informateurs, se tiendraient inévitablement à chaque coin de rue.

Un passeport russe, une robe et un foulard ouzbèkes, ainsi qu’une famille ouzbèke qui a courageusement accepté de m’emmener de l’autre côté de la frontière m’ont permis d’arriver à mes fins. On m’a posé des questions à la frontière mais j’ai obtenu le tampon sur mon passeport et on m’a dit d’aller directement à Tachkent, la capitale de l’Ouzbékistan. Au lieu de cela, nous avons trouvé un taxi qui nous a emmenés à Andijan. Je n’avais rien à raconter comme histoire, rien à dire aux postes de contrôle pour expliquer ma présence : je n’avais plus qu’à prier pour que les soldats nous fassent signe de passer sans vérifier nos papiers. Et c’est ce qu’ils ont fait, jusqu’à ce que nous arrivions au dernier poste de contrôle, juste avant d’arriver Andijan : là, les soldats ont fait signe au taxi de s’arrêter. J’ai fait semblant de dormir. L’homme avec qui je voyageais à sorti de sa poche deux passeports ouzbèkes, le sien et celui de sa femme, et les a agités devant les yeux du soldat. Ils ont échangé quelques mots et, au bout d’une trentaine de secondes qui m’ont paru interminables, j’ai senti la voiture redémarrer.

Je suis allée sur la place Babour, où des camions de la voirie s’étaient affairés pour laver le sang qui recouvrait le sol. On pouvait encore voir quelques impacts de balles, mais la plupart des trous avaient été rebouchés et recouverts de peinture fraîche. Je ne pouvais pas m’empêcher de regarder attentivement : partout où j’allais, il y avait des véhicules blindés de transport de troupe, avec des soldats qui scrutaient le secteur à l’aide de jumelles. Des rencontres ont pu être arrangées pour moi avec des personnes ayant survécu au massacre, et avec celles qui avaient vu ce qu’il s’était ensuite passé. L’un de ces rescapés, Rustam, était alité quand je suis allée le voir. Il était gravement blessé au bras mais ne pouvait pas aller à l’hôpital parce qu’il craignait d’être arrêté. « Quand ils ont commencé à tirer, les premiers rangs sont tombés, m’a-t-il dit. Je suis resté allongé sur le sol pendant deux heures, sans oser bouger. Les soldats continuaient à tirer dès qu’ils voyaient quelqu’un relever la tête. » Rustam a réussi à s’éloigner en rampant et il s’est caché dans un immeuble à proximité. Le lendemain matin, m’a-t-il raconté, les soldats ont commencé à achever les blessés : « Vers cinq heures du matin, cinq gros camions sont arrivés ainsi qu’un bus transportant des soldats. Les soldats demandaient aux blessés : “Où sont les autres ?” Ceux qui ne répondaient pas, ils les abattaient et chargeaient les corps dans les camions. Il n’y avait pas d’ambulances […] Les soldats ont enlevé les cadavres pendant deux heures, mais ils ont laissé une quinzaine de corps sur place.  » Un autre témoin, également blessé, a expliqué qu’il avait survécu en se cachant sous les corps de quatre autres manifestants.

Plusieurs personnes m’ont dit qu’elles n’avaient pas réussi à retrouver les corps de leurs proches après le massacre ; il y avait des rumeurs qui circulaient au sujet de fosses communes en dehors de la ville. Un homme a raconté que son frère, un conscrit, avait reçu l’ordre d’aller enlever les corps avec les autres soldats. Son frère affirme qu’ils ont chargé camion après camion, et que les camions sont sortis de la ville parce qu’il n’y avait pas de place dans les morgues. Le nombre de victimes, et ce qu’il est advenu des corps de la plupart d’entre elles, n’ont toujours pas été établis avec certitude. Ce sont ainsi près d’un millier de personnes qui auraient été tuées.

J’avais auparavant travaillé en Tchétchénie et dans plusieurs autres zones de guerre, mais je n’avais jamais vu une telle détresse. Peu de personnes ont accepté de parler ; aucune n’a voulu que j’utilise son vrai nom. Nous avons parlé à voix basse, en nous tenant éloignés des fenêtres afin que les agents en civil ne puissent pas nous voir depuis la rue. Tout le monde semblait avoir peur de son ombre. Mon chauffeur changeait chaque jour sa plaque d’immatriculation, et je ne dormais jamais deux nuits de suite au même endroit afin de réduire les risques pour mes hôtes. Je commençais à être à court de trucs pour cacher mes minuscules notes manuscrites. Finalement, j’ai réussi à retourner au Kirghizistan, de l’autre côté de la frontière, avec toutes les informations qu’on m’avait fournies et même quelques photos de balles que des survivants avaient ramassées sur la place.

Deux semaines après mon départ, Human Rights Watch a publié un rapport basé sur les informations que nous avons rassemblées ; l’Union européenne a commencé à discuter de la possibilité d’imposer à l’Ouzbékistan des sanctions et un embargo sur les armes. À ce moment-là, le gouvernement ouzbèke a changé de stratégie et a commencé à échafauder sa propre version des faits. Il a aussi commencé à rechercher tous ceux qui selon lui avaient été témoins du massacre ou en avaient réchappé, et soumis des milliers de gens à une procédure qu’on a appelée la « filtration » : ils étaient arrêtés, détenus pendant plusieurs jours ou plusieurs semaines, et menacés ou torturés jusqu’à ce qu’ils signent des aveux et dénoncent d’autres personnes. Ces « éléments de preuve » obtenus sous la contrainte étaient destinés à prouver qu’il y avait eu un soulèvement armé organisé par un groupe islamiste lié à Hizb ut-Tahrir, et que d’une manière ou d’une autre ces extrémistes étaient responsables des morts. Certains de ces aveux ont été diffusés dans les journaux télévisés.

Il était cependant difficile de soutenir cette version des faits alors même que 500 témoins se trouvaient toujours dans un camp au Kirghizistan et ne demandaient qu’à parler aux journalistes, aux représentants de l’ONU et à d’autres observateurs internationaux. Les autorités ouzbèkes ont adressé des centaines de demandes d’extradition au Kirghizistan et, pour s’assurer de sa coopération, elles ont menacé de couper l’approvisionnement en gaz. Un jour, la police kirghize a emmené un groupe de réfugiés du camp dans un poste de police et, au bout de quelques heures, une fois les observateurs de l’ONU partis pour la nuit, elle a remis quatre d’entre eux aux Ouzbèkes. Selon certaines informations, ces hommes ont tous été emprisonnés ; l’un d’eux serait mort des suites des tortures qui lui ont été infligées. Le sort qui leur a été réservé montre clairement que les réfugiés n’étaient pas en sécurité au Kirghizistan, et qu’ils avaient besoin d’être déplacés dans un pays tiers et réinstallés.

Les demandes d’extradition n’ayant pas été acceptées, les Ouzbèkes ont transporté jusqu’au camp des proches des personnes qui s’y trouvaient, afin qu’ils tentent de les persuader de retourner dans leur pays. Ce fut une opération de très grande ampleur. J’ai parlé avec certains d’entre eux : un petit nombre pensait réellement que leurs proches avaient fait une terrible erreur et qu’ils devaient rentrer et demander pardon au gouvernement ; la plupart ont dit qu’ils n’avaient pas le choix. Des agents du SSN leur avaient très clairement fait comprendre que s’ils refusaient de faire le voyage jusqu’au camp les autres membres de leur famille seraient en danger. L’un des réfugiés, Akhmed, m’a dit que les autorités à Andijan avaient soumis sa famille à un chantage : « Mon père est venu nous voir moi et mon jeune frère […] Nous avons refusé de rentrer, et là il nous a dit que notre mère avait absolument besoin d’être opérée en urgence. Elle avait des problèmes hépatiques. Un fonctionnaire a dit à mon père : “Si vous ne ramenez pas vos enfants, votre femme n’aura pas son opération.” » Le frère d’Akhmed a décidé de rentrer. Akhmed était convaincu qu’il ne le reverrait jamais.

Les services secrets ouzbèkes ont aussi essayé de kidnapper des réfugiés. Un jour, dans le camp, j’ai vu une vieille femme venue parler à son fils. Elle semblait très frêle, et était accompagnée par deux hommes costauds qui l’aidaient à marcher. Ils sont allés dans la tente où le fils attendait, et quelques secondes après, les hommes sont ressortis avec lui en le traînant, ils sont passés devant les gardiens kirghizes à l’entrée et se sont dirigés vers leur voiture. J’ai couru après eux et crié pour demander aux gardiens d’intervenir ; un cameraman qui travaillait avec moi a filmé toute la scène. Les gardiens ont finalement couru après eux et libéré l’homme, qu’ils ont ramené dans le camp. Des séquences comme celle-ci ont contribué à persuader l’agence de l’ONU qui s’occupe des réfugiés à déplacer les rescapés ouzbèkes. En juillet, trois mois après le massacre, la Roumanie a accepté d’accueillir les réfugiés pendant l’examen de leurs demandes d’asile, et ils ont été évacués du camp par avion. La plupart sont allés en Allemagne, aux États-Unis et en Australie.

Peu de temps après, l’Union européenne (UE) a interdit la délivrance de visas pour les représentants des autorités ouzbèkes considérés comme responsables du massacre, et imposé un embargo sur les armes. Il semblait même qu’une enquête internationale allait être ouverte sur ce massacre. Nullement intimidées, les autorités ouzbèkes ont organisé une série de procès pour juger des manifestants qu’elles avaient retrouvés, et qui ont dans l’ensemble été condamnés à de longues peines d’emprisonnement. Elles se sont aussi mises à rechercher des réfugiés qui s’étaient installés à l’étranger, en usant à la fois de menaces et de mesures incitatives pour les pousser à rentrer dans leur pays. Dilorom Abdukadirova, alors âgée de 39 ans et mère de quatre enfants, avait obtenu le statut de réfugiée en Australie, mais elle voulait revoir sa famille et les autorités ouzbèkes lui ont promis qu’elle serait parfaitement en sécurité si elle rentrait. En janvier 2010 elle a donc décidé de retourner en Ouzbékistan. Elle a été arrêtée à l’aéroport, puis brièvement remise en liberté, puis accusée d’avoir tenté de renverser l’ordre constitutionnel et d’être illégalement sortie du pays. À son procès, elle est apparue amaigrie et le visage contusionné : elle avait été torturée pendant sa détention. Elle purge actuellement une peine de 18 ans d’emprisonnement et Amnesty International mène campagne sans relâche pour obtenir sa libération.

L’Ouzbékistan n’a manifestement respecté aucune des conditions nécessaires pour la levée des sanctions. Malgré cela, l’UE a levé son embargo sur les armes en 2009 ; en 2014 l’Allemagne a renouvelé le bail pour une base aérienne en Ouzbékistan et des entreprises allemandes ont signé avec des entreprises publiques ouzbèkes un accord d’investissement portant sur trois milliards de dollars. En 2012, les États-Unis ont abandonné leurs restrictions sur l’assistance militaire, et cette année a débuté un plan de coopération militaire de cinq ans avec l’Ouzbékistan. Les États-Unis appellent cette nouvelle approche une politique de « patience stratégique ».


© DENIS SINYAKOV/AFP/Getty Images

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