Pierre Claver Mbonimpa s’est rétabli, mais la question de savoir qui voulait sa mort reste en suspens Par Rachel Nicholson, chercheuse à Amnesty International pour le Rwanda et le Burundi

Il faut être en forme pour suivre Pierre Claver Mbonimpa. Il marche vite et connaît les rues de Bruxelles comme s’il y avait toujours vécu. Il n’y a pas si longtemps, Mutama (« Le Vieux » ou « Le Sage »), comme beaucoup le surnomme, avait une orthèse cervicale lui immobilisant la tête, le cou et la colonne vertébrale suite aux blessures qu’il a subies lors d’une tentative d’assassinat dont il a été victime le 3 août 2015 à Bujumbura, la capitale du Burundi.

Pierre Claver a raconté à Amnesty International qu’il avait reçu en ce matin fatidique de nombreux appels téléphoniques lui demandant où il se trouvait et s’il allait bien. Il leur avait répondu qu’il était sain et sauf. Cette après-midi-là, il avait une réunion avec une délégation d’observateurs de l’Union africaine qui enquêtait sur des allégations de distribution d’armes à des citoyens ordinaires. Il avait au départ hésité à s’y rendre. Alors qu’il quittait son bureau pour aller à ce rendez-vous, il se souvient d’avoir repéré la présence d’une moto suspecte avec deux individus, qui était stationnée juste à l’extérieur.

L’attaque

Plus tard ce jour-là, il a quitté son bureau vers 17h30 pour rentrer chez lui à Carama, une banlieue située à environ 14 km au nord de Bujumbura, ne se doutant pas de l’horreur qui l’attendait. Il a été attaqué à deux kilomètres de chez lui. Il a confié à Amnesty International qu’il se souvenait d’avoir demandé à son chauffeur : « N’est-ce pas la moto qu’on avait vue plus tôt au bureau ? »

Avant de perdre connaissance, il a reconnu un des hommes sur la moto comme un informateur du Service national de renseignement (SNR) de Kinama, un quartier au nord de Bujumbura. On lui a tiré dessus à quatre reprises. Une balle l’a atteint au cou et lui a sectionné les cordes vocales.

Il a subi de nombreuses opérations d’abord au Burundi puis en Belgique où des chirurgiens sont intervenus sur sa bouche, son nez et ses quatrième et cinquième vertèbres cervicales. Pendant quatre mois, il a dû porter une orthèse cervicale lourde de 3,5 kg avec des armatures métalliques immobilisant son cou et sa colonne vertébrale, l’empêchant de manger, de boire et de dormir correctement. Ses soins ont duré un an et demi, mais ses médecins lui ont dit qu’il ne retrouverait jamais complètement sa voix.

Le 6 novembre 2015, alors qu’il était encore hospitalisé, Pierre Claver a appris avec effroi que son fils Welly-Fleury Nzitonda était mort peu après son arrestation par la police à Bujumbura. Juste un mois avant, un autre de ses proches, son gendre Pascal Nshimirimana, avait été abattu devant chez lui à Bujumbura.

Manifestations contre le troisième mandat

Dans les mois qui ont précédé les élections de mai 2015, de nombreux Burundais ont exprimé leurs inquiétudes quant au projet du président Pierre Nkurunziza de briguer un troisième mandat. La Constitution de 2005, aujourd’hui enterrée, comme les Accords d’Arusha qui avaient mis un terme à dix années de guerre civile au Burundi, limitaient à deux le nombre de mandats présidentiels. Le 25 avril 2015, le CNDD-FDD, le parti au pouvoir, a désigné Pierre Nkurunziza comme son candidat à la présidence.

Les organisations de la société civile se sont mobilisées contre cette décision avec des milliers de manifestants descendant dans les rues. Pierre Claver Mbonimpa a été au cœur de cette vague de protestation sans précédent. Sa position ferme et courageuse n’a pas été appréciée par les autorités. Deux jours après l’annonce de la candidature de Pierre Nkurunziza, Pierre Claver a été arrêté à la Maison de la presse à Bujumbura. Il a été détenu au SNR avant d’être relâché le lendemain.

Une mise en garde contre ceux qui critiquent le gouvernement

La tentative d’assassinat de Pierre Claver, un jour après le meurtre du général Adolphe Nshimirimana, un proche du président Pierre Nkurunziza et ancien chef du SNR, a été considérée par beaucoup comme un acte de vengeance à l’égard des opposants ou de ceux perçus comme tels.

La tentative de réduire au silence Pierre Claver a été une attaque contre la société civile. Cela a envoyé un message très inquiétant aux opposants quant à leur choix : cesser de dénoncer les atteintes aux droits humains au Burundi ou risquer d’être tué.

Le gouvernement du Burundi a condamné l’attaque dont Pierre Claver a été victime et une enquête a été ouverte au bureau du Procureur. En date d’aujourd’hui, le tireur présumé comme le conducteur de la moto ont disparu ou sont présumés morts. Il semblerait que le tireur présumé a été tué lors d’une attaque ciblée dans un bar à Bujumbura. Selon Pierre Claver, le conducteur a fui en République démocratique du Congo et on ne sait rien de lui. Du côté des autorités, c’est le silence radio sur les enquêtes concernant l’attaque contre Pierre Claver et concernant le sort de ceux qui ont attenté à sa vie.

Pierre Claver reste debout malgré les attaques odieuses dont lui et ses proches ont été l’objet. Il n’a pas renoncé à lutter pour un meilleur avenir pour ses concitoyens burundais. Depuis Bruxelles, il continue de diriger l’APRODH, l’ONG qu’il a fondée, et qui est désormais interdite au Burundi.

Beaucoup ont perdu espoir que le gouvernement actuel fasse le nécessaire pour que les responsables des graves violations des droits humains et des atteintes à ces mêmes droits rendent des comptes. Toutefois, le prix à payer de ce silence persistant est l’impunité dont les auteurs de ces actes continuent de jouir et l’absence de justice pour la population burundaise. De plus, cela entretient le cycle de violence qui se poursuit dans le pays.

La justice au Burundi ne fonctionne plus et doit être restaurée maintenant.

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