Pour résoudre la crise mondiale des réfugiés il faut partager et non éluder les responsabilités Salil Shetty, secrétaire général d’Amnesty International

Le 19 septembre 2016, l’Assemblée générale des Nations unies a collectivement et spectaculairement failli à son devoir à l’égard de 21 millions de réfugiés.

Le « sommet de haut niveau pour la gestion des mouvements massifs de réfugiés et de migrants » devait résoudre la crise mondiale des réfugiés, alors que chaque jour des millions de personnes qui fuient la guerre et la persécution dans des pays tels que la Syrie, le Soudan du Sud, le Myanmar et l’Irak subissent de terribles souffrances et d’intolérables violations des droits humains. Les dirigeants mondiaux réunis lors de l’Assemblée générale ont convenu d’un document final indiquant qu’ils allaient apporter leur aide, mais ils n’ont adopté aucun véritable plan. Des paroles creuses qui n’apportent aucun changement.

Aucun effet de manche ne devrait permettre aux dirigeants mondiaux de trouver le confort à la suite de ce sommet. Ils ont échoué collectivement. Le fait d’accepter de coopérer pour résoudre la crise des réfugiés, tout en évitant de prendre des mesures spécifiques, ne constitue pas un progrès. Le fait de reporter à 2018 un plan d’action mondiale ne constitue pas un progrès. Le fait de supprimer le seul objectif concret – la relocalisation de 10 % des réfugiés chaque année – ne constitue pas un progrès. Tous les pays n’ont pas échoué, cependant. Un petit nombre de pays tels que le Canada, qui a accepté d’accueillir 30 000 réfugiés au cours de l’année écoulée, ont montré l’exemple. Mais la majorité a fait en sorte, au cours des mois précédant le sommet, qu’aucun progrès ne soit réalisé.

Un objectif raisonnable avait été fixé pour le sommet de l’ONU : partager entre les États la responsabilité des réfugiés du monde entier. Il y a 193 pays dans le monde. Et 21 millions de réfugiés. Plus de la moitié de ces réfugiés, soit près de 12 millions de personnes, vivent dans 10 seulement de ces 193 pays. Cette situation n’est pas tenable. Les pays qui accueillent des nombres aussi élevés de réfugiés ne peuvent pas subvenir à leurs besoins. Un grand nombre de réfugiés vivent dans une extrême pauvreté, sans accès aux services de base et sans aucun espoir d’avenir. Il n’est ainsi pas surprenant que beaucoup veuillent à tout prix partir ailleurs. Et certains sont prêts à affronter un dangereux voyage dans l’espoir de trouver une vie meilleure.

Si tous les pays, ou la plupart d’entre eux, assumaient une part équitable de la responsabilité de l’accueil des réfugiés, aucun pays ne serait alors dépassé par la situation. Cette « part équitable » peut être basée sur des critères raisonnables tels que la richesse du pays, la taille de sa population et le taux de chômage, autant de critères de bon sens qui tiennent compte du fait que les personnes qui arrivent dans un pays en tant que réfugiés ont, dans un premier temps, un impact sur la population et les ressources de ce pays.

Cette solution va certainement être considérée comme simpliste par certains. Mais pas par les pays qui accueillent des centaines de milliers de réfugiés. Ceux qui ne veulent pas partager équitablement cette responsabilité vont objecter, en avançant tout un tas d’arguments, qu’une telle solution ne peut pas fonctionner. Mais il s’agit d’un manque de volonté politique. Il est aussi moralement et intellectuellement inadmissible de ne pas faire face à la réalité. Il y a 21 millions de réfugiés dans le monde, et ces personnes ont besoin d’un endroit où elles puissent vivre en sécurité. La « formule » actuellement admise par de nombreux dirigeants mondiaux est celle de la proximité géographique par rapport aux pays en guerre, sans qu’il soit tenu compte des capacités de ces pays voisins. Il est difficile d’imaginer une approche moins pratique pour résoudre quelque problème que ce soit. Mais c’est sur cette base que s’appuient un grand nombre de dirigeants.

Quand on examine les chiffres de la crise mondiale des réfugiés, on se rend facilement compte de la grande inégalité des initiatives prises par les États. Le problème, ce n’est pas le nombre de réfugiés mais le fait que la grande majorité d’entre eux (86 % selon les chiffres du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, le HCR) est accueillie dans des pays à faible ou moyen revenu.

Or, un grand nombre des pays les plus riches accueillent très peu de réfugiés et font très peu pour eux. Ainsi, le Royaume-Uni a accueilli quelque 8 000 Syriens depuis 2011, alors que la Jordanie – qui compte presque 10 fois moins d’habitants et dont le PIB représente 1,2 % de celui du Royaume-Uni – accueille plus de 655 000 réfugiés syriens. Le nombre total de réfugiés et de demandeurs d’asile en Australie s’élève à 58 000, alors que l’Éthiopie en accueille 740 000. Ce partage inéquitable des responsabilités est à la source de la crise mondiale des réfugiés et des nombreux problèmes que doivent affronter les réfugiés.

Le président Obama a pris une initiative, à la suite de l’échec du sommet de l’ONU, visant à accroître les engagements pris par 18 pays afin que 360 000 réfugiés puissent être accueillis au niveau mondial. Mais ce chiffre de 360 000 doit être replacé dans la perspective des 21 millions de réfugiés que compte le monde, dont 1,2 million sont considérés par le HCR comme vulnérables et comme ayant absolument besoin d’une réinstallation. En réalité, il n’y a quasiment pas de vrai partage des responsabilités.

Il ne s’agit pas simplement d’envoyer de l’argent. Les pays riches ne peuvent pas payer pour que les gens « restent là-bas ». Ce qui se passe, c’est que des gens qui ont fui la guerre vivent à présent dans des conditions déshumanisantes et meurent des suites de maladies que l’on peut pourtant complètement soigner. Ils ont échappé aux bombes pour mourir des suites d’une infection, d’une diarrhée ou d’une pneumonie. Les enfants ne vont pas à l’école, ce qui aura des conséquences dramatiques sur leur avenir.

Les appels à l’aide humanitaire en vue de récolter les fonds nécessaires pour faire face aux situations de crise de grande ampleur en matière de réfugiés (pour la Syrie, par exemple) sont systématiquement – et parfois largement – sous-financés. Mi-2016, des gouvernements du monde entier se sont engagés à accorder moins de 48 % du montant dont ont besoin les organisations humanitaires pour apporter une aide aux réfugiés venant de Syrie.

Il faut absolument davantage d’argent, mais il est aussi absolument nécessaire de déplacer les réfugiés qui se trouvent dans des endroits, comme le Liban, qui ne peuvent plus faire face. Quand on l’examine du point de vue des personnes concernées, la crise des réfugiés semble énorme, mais du point de vue mondial, il est tout à fait possible de la résoudre. Vingt et un millions de personnes, cela représente seulement 0,3 % de la population mondiale. Leur trouver un endroit où elles puissent vivre en sécurité, c’est possible mais il faut aussi éviter de faire peser un trop grand poids sur seul un pays.

Actuellement, une trentaine de pays proposent, sous une forme ou une autre, un programme de réinstallation de réfugiés, et le nombre de places offertes chaque année est bien inférieur aux besoins identifiés par le HCR. Comme seuls une trentaine de pays ont actuellement mis en place de tels programmes, il existe de véritables possibilités d’amélioration. Si l’on atteint le chiffre de 60 ou 90, la situation va nettement s’améliorer, alors que cela ne représente même pas la moitié des pays du monde. Le fait de faire passer de 30 à 90 le nombre de pays accueillant des réfugiés aurait de fortes répercussions sur cette crise. Et ce qui est essentiel, c’est que cela permettrait de beaucoup améliorer la vie des réfugiés.

Pourquoi ce type de partage des responsabilités n’est-il pas en place ? Si certains pays tels que l’Allemagne et le Canada ont tenté de relever le défi, dans de nombreux autres pays ce sont la xénophobie, le rejet de l’immigration, la peur et les préoccupations en matière de sécurité qui dominent. Le grand public dans certains pays est soumis quasi quotidiennement à une désinformation. Dans d’autres pays, les gens ignorent l’ampleur de la crise mondiale des réfugiés. Et dans d’autres encore, le sentiment d’impuissance conduit la population à se détourner de ce problème.

Tout cela doit changer : il faut que prédominent la générosité et un esprit positif, afin d’assurer la sécurité et d’aider les réfugiés. Il n’y a pas de choix à faire. Il faut amener les gens à participer à une solution mondiale partagée et équitable. Tous les dirigeants devraient s’engager dans cette voie, au lieu de privilégier leurs propres ambitions politiques.

L’inaction condamne des millions de gens à vivre dans des conditions misérables. Les plus vulnérables ne survivront pas. Des milliers de réfugiés vulnérables qui ne peuvent pas échapper à une situation intenable vont mourir parce qu’ils ne reçoivent pas l’aide dont ils ont besoin. Ils vont mourir parce que certains pays n’ont accueilli que quelques centaines d’entre eux, alors que d’autres en accueillent un million.

« Nous vivons très mal. Nous sommes des êtres humains, nous ne pouvons pas vivre comme des animaux », explique Basel Tabarnen (ci-dessus), 45 ans, qui était coiffeur en Syrie. Lui et ses proches, dont sa petite fille, font partie des milliers de personnes bloquées dans des camps de réfugiés en Grèce.
Il y a bien sûr des défis à relever. Bien entendu, les 193 pays du monde ne sont pas tous des pays sûrs et il faut exclure ceux qui font l’objet de sanctions de la part de l’ONU pour des violations des droits humains et ceux qui sont le théâtre d’un conflit. Mais si le point de départ c’est 12 millions de gens dans 10 pays seulement, alors il existe une très grande marge d’amélioration.

Le partage des responsabilités restera une vaine promesse tant que certains critères et certaines bases n’auront pas été établis, tant que n’aura pas été mis en place un système établissant clairement au niveau mondial comment procéder. Nous proposons que des critères simples et de bon sens relatifs aux capacités des pays soient utilisés pour l’accueil des réfugiés, la richesse, la population et le taux de chômage constituant les principaux critères à retenir. D’autres facteurs sont également pertinents, comme par exemple la densité démographique et le nombre de demandes d’asile en cours. Il n’existe pas de solution parfaite, et il ne faut pas une formule trop complexe. L’objectif est de proposer à tous les pays participants un chiffre indicatif et relatif leur permettant d’évaluer leur part équitable, et de voir à quoi ressemble la part équitable des autres pays.

Face à de terribles guerres, nous nous sentons impuissants, et nous sommes bouleversés par les horreurs infligées à d’autres êtres humains et par l’apparente incapacité à faire quoi que ce soit. Mais nous pouvons faire quelque chose : trouver une formule permettant à 0,3 % seulement de la population mondiale de trouver quelque part la sécurité. C’est pour nous non seulement une possibilité, mais aussi un devoir.

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