Pourquoi Israël refuse-t-il de me laisser rendre hommage à mon père ? Raed Jarrar est directeur du plaidoyer pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord à Amnesty International États-Unis.

Mon père, Azzam Jarrar, est décédé le mois dernier. Il était palestinien et fier de l’être, réfugié, ingénieur civil, agriculteur et entrepreneur. C’était aussi mon ami, et mon mentor. Il m’a appris les tables de multiplication sur le chemin de l’école en Arabie saoudite. Il m’a appris à remettre en question l’autorité quand nous vivions en Irak. Il m’a aidé à finir mon master quand je vivais en Jordanie. Mais surtout, il m’a permis d’accéder à mes racines et à mon identité palestiniennes.

Mon père a fui son foyer avec sa famille en 1967, quand l’armée israélienne a envahi et occupé la Cisjordanie. Il est d’abord allé en Jordanie, puis en Irak, où je suis né. Je suis le premier Jarrar à être né à l’est du Jourdain depuis que notre famille s’est établie sur le sol palestinien, il y a plusieurs siècles.

Je n’ai eu la possibilité de rendre visite à mes proches en Cisjordanie qu’en 2015, quand je m’y suis rendu pour un bref séjour professionnel alors que je travaillais pour une organisation non gouvernementale quaker. Faisant partie de la diaspora, je n’ai pas eu l’occasion d’établir des liens avec cette terre et ses habitants. Je n’ai eu accès à mon histoire familiale qu’au travers des histoires qui m’ont été racontées et des quelques photos floues que mon père a emportées avec lui quand il est parti, alors qu’il était adolescent.

Pour toutes ces raisons, quand mon père est mort en Jordanie en octobre, il était très important pour moi de rendre visite à ma famille élargie dans la ville de Jénine, pour vivre ce deuil avec eux. Malheureusement, les autorités israéliennes m’en ont empêché.

Je m’étais rendu en Israël, en Cisjordanie occupée et dans la bande de Gaza à deux reprises depuis ce premier voyage de 2015. À la frontière, comme la plupart des Palestino-Américains, j’avais dû répondre à des questions sur ma famille et ma vie privée pendant des heures avant d’être autorisé à entrer.

Lors de ma dernière visite, les choses se sont passées autrement. Cette fois, les fonctionnaires israéliens se sont principalement intéressés à mon activité professionnelle, alors que j’avais clairement indiqué que je voyageais à titre privé avec ma compagne, Alli McCracken, pour rendre un dernier hommage à mon père et voir ma famille.

Je suis le directeur du plaidoyer pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord pour l’organisation de défense des droits humains Amnesty International aux États-Unis. À ce titre, j’ai joué un rôle moteur dans une nouvelle campagne qui a manifestement attiré l’attention des gardes-frontières israéliens, une campagne appelant les États à interdire les importations de produits provenant des colonies israéliennes.

Les agents qui m’ont interrogé ont demandé pourquoi Amnesty avait un problème avec Israël. J’ai eu beau tenter de ramener la discussion aux obsèques de mon père, ils se sont obstinés à parler du travail de l’organisation. Alli, qui travaille également pour Amnesty International, a elle aussi été longuement interrogée. Ils ont pris son téléphone et parcouru ses textos.

Après des heures d’échanges, on m’a informé que l’entrée sur le territoire m’était refusée pour des raisons d’« ordre public » et – aussi incroyable que cela puisse paraître – de « prévention de l’immigration illégale ». J’ai appelé le consulat général des États-Unis à Jérusalem, qui a répondu qu’il ne pouvait rien faire pour m’aider.

Compte tenu des questions qui m’avaient été posées, il ne faisait aucun doute pour moi que cette interdiction d’entrée était une forme de représailles liées à mon travail.

Amnesty International estime que les activités de colonisation israéliennes s’apparentent à un crime de guerre. En vertu du droit international, il est interdit aux États de reconnaître des « situations illégales » ou d’y contribuer. Aussi, Amnesty appelle les États du monde entier, y compris les États-Unis, à respecter le droit et à ne pas permettre aux entreprises israéliennes de tirer profit d’une occupation illégale.

Il semble qu’Israël m’ait empêché d’entrer sur le territoire en application de dispositions législatives adoptées en mars, qui interdisent d’entrée en Israël tout non-ressortissant diffusant en connaissance de cause « un appel public au boycott d’Israël ». Ces dispositions s’appliquent non seulement au boycott des biens produits en Israël, mais aussi au boycott des biens produits dans les colonies. Bien qu’Amnesty International appelle les États à interdire l’importation de ces produits, et non les consommateurs à les boycotter, les autorités israéliennes semblent réagir comme si c’était le cas.

Mon père adolescent fuyant sa ville natale il y a un demi-siècle aurait-il pu imaginer son fils dans une telle situation ? Je voulais visiter son ancienne école et l’ancienne maison de mes grands-parents. Je voulais toucher les oliviers dans lesquels il avait grimpé quand il était petit, et manger de l’harissa, mon dessert palestinien préféré, à base de semoule et de noix de coco, que j’aurais acheté dans un magasin du centre de Jénine. Je ne sais même pas si ce magasin existe encore.

Ce n’est pas seulement le fait d’avoir manqué le service funéraire de mon père qui m’a bouleversé. Avant de quitter les États-Unis, j’avais dit à mon fils de quatre ans que je partais en voyage parce que son grand-père était mort. Il a beaucoup pleuré. Ensuite, il m’a demandé si nous pouvions replanter son grand-père dans la terre, comme une plante, et attendre qu’il repousse. Quand je lui ai répondu que ce n’était pas possible, il a dit qu’il le ferait dans son imagination. J’ai tenté de faire appel à mon imagination pendant qu’on me renvoyait chez moi depuis le poste-frontière – j’ai essayé d’imaginer la terre de ma famille, dans laquelle je ne pouvais pas replanter mon père.

Quand je suis rentré à la maison, mon fils m’a demandé comment s’était passé le voyage, et j’ai dû lui dire que je n’avais pas pu le faire. Il m’a regardé d’un air déconcerté. Je ne pouvais pas lui expliquer les détails – mon travail, les colonies israéliennes et l’occupation, les lois injustes qui étouffent la société civile. Je sais qu’il faudra que je lui parle de tout ça un jour.

Ce ne sera pas facile d’en parler, pas seulement à cause des agissements des autorités israéliennes, mais aussi à cause de la passivité des autorités américaines. Même si j’ai tenté de faire appel à lui, mon propre gouvernement n’est pas intervenu pour protéger mon droit à l’égalité de traitement, et il continue à contribuer au maintien des colonies illégales en laissant les biens israéliens affluer sur les marchés américains.

Israël doit respecter mon droit, et le droit de tous, de mener des activités pacifiques de défense des droits humains sans crainte de représailles. Que les autorités israéliennes approuvent ou non mon travail – bien évidemment, je sais qu’elles ne l’approuvent pas –, j’aurais dû pouvoir prendre part à cette activité éminemment humaine : l’hommage à la mémoire de mon père et son éloge funèbre

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