Pourquoi la FIFA ne peut se désintéresser des atteintes aux droits humains Salil Shetty est le secrétaire général de l’organisation mondiale de défense des droits humains Amnesty International.

« Dieu sait qu’il y a des jours où je n’arrive pas à continuer, où tout me dépasse. La seule chose qui me tient en vie c’est de penser à mes enfants. » Ces paroles sont celles de Sakib, un Bangladais de 28 ans, qui a travaillé comme jardinier dans un des complexes sportifs les plus connus au monde, l’Aspire Zone au Qatar.

Sakib a contracté un prêt afin de pouvoir verser 4 000 dollars à un recruteur, pour que celui-ci lui obtienne cet emploi qui paie 160 dollars par mois. Il dépense désormais la majeure partie de ce tout petit salaire pour rembourser sa dette. Il envoie le reste à ses deux jeunes enfants restés au pays, qui dépendent totalement de lui.

Ce genre d’histoire est la norme pour de nombreux travailleurs migrants au Qatar.

C’est indéniablement le cas pour les plus de 200 travailleurs à qui Amnesty International a parlé et qui construisent actuellement le stade Khalifa - qui accueillera des matchs de la Coupe du monde de football en 2022 - ou sont employés dans le parc sportif qui l’entoure, l’Aspire Zone.

Souvent venus du Bangladesh, du Népal et d’Inde, ils se sont rendus au Qatar, le pays le plus riche du monde en termes de revenu par personne, en quête de travail et d’un salaire à envoyer à leur famille.

Au lieu de trouver l’emploi rémunérateur dont ils rêvaient, ces hommes sont victimes de nombreuses violations des droits fondamentaux, qui sont clairement contraires au droit qatarien du travail lui-même.

Tous les travailleurs migrants auxquels nous avons parlé nous ont dit avoir dû payer d’énormes sommes à des recruteurs dans leur pays d’origine pour décrocher leur emploi. Une fois arrivés au Qatar, presque tous ont découvert que les salaires qui leur seraient versés étaient inférieurs à ce qu’on leur avait promis, parfois de moitié ou plus.

Ils vivent à l’étroit dans des logements sordides et beaucoup connaissent des retards de paiement, parfois depuis plusieurs mois.

La majorité d’entre eux se sont fait confisquer leur passeport par leur employeur, ce qui est contraire au droit qatarien, limite leur capacité à quitter le pays et les expose à un risque accru de travail forcé.

Mais le pire, c’est qu’ils ont presque tous peur de se plaindre de leur situation.

Plus d’un million et demi de travailleurs migrants au Qatar risquent de connaître ce genre de traitement, en raison d’un système de parrainage qui empêche les travailleurs de quitter des employeurs abusifs, ainsi que de failles dans le droit qatarien du travail.

Le problème n’est pas nouveau. Amnesty International l’a signalé à plusieurs reprises depuis 2013, lorsque je me suis rendu dans un camp de travail au Qatar. J’ai parlé à des travailleurs vivant dans des conditions épouvantables, qui n’avaient pas perçu de salaire depuis des mois, mangeaient une fois par jour et avaient du mal à envoyer de l’argent à leur famille. Leurs passeports leur avaient été confisqués, ils se sentaient pris au piège.

J’ai beaucoup d’admiration pour le courage des travailleurs migrants que j’ai rencontrés. Il est choquant qu’ils fassent encore l’objet de ces abus malgré toutes nos mises en garde.

Nous avons observé une certaine volonté de changement au sein du Comité suprême des réalisations et du patrimoine, l’instance responsable de la construction des stades, qui a publié en 2014 de nouvelles « normes de bien-être des travailleurs ».

Les atteintes aux droits du travail découvertes par Amnesty International sur le site du stade Khalifa montrent cependant que l’approche du Comité suprême en matière de suivi et d’application de ses normes souffre d’un certain nombre de problèmes de fond. Ces faiblesses sont aggravées par des lacunes dans le droit qatarien, la profonde apathie du gouvernement et la froide indifférence de la FIFA.

Le système de parrainage de la « kafala » au Qatar, en vertu duquel les travailleurs migrants ne peuvent changer de travail ou quitter le pays que si leur employeur les y autorise, est au cœur des cas d’exploitation les plus flagrants.

La réforme de ce système de parrainage annoncée à grand bruit fin 2015 est beaucoup trop timide et n’améliorera pas beaucoup la protection des travailleurs migrants, qui continueront à dépendre du bon vouloir de leurs employeurs en ce qui concerne le respect de leurs droits.

Le gouvernement du Qatar est en définitive responsable des atteintes aux droits humains commises sur son territoire. Mais la Fédération internationale de football (FIFA), l’organe de gouvernance du football au niveau mondial, a de nombreux comptes à rendre, ayant complètement négligé le risque que sa compétition mondiale phare se déroule dans des stades bâtis sur l’exploitation des travailleurs migrants.

Pour accroître la pression, Adidas, Coca-Cola, McDonald’s et les autres grands sponsors de la Coupedu monde doivent demander à la FIFA de s’attaquer au problème de l’exploitation des travailleurs sur le chantier du stade Khalifa, et de révéler son projet de prévention des abus sur les chantiers de la Coupe du monde et de promotion d’une réforme en profondeur.

La FIFA doit demander publiquement au gouvernement qatarien de remanier complètement le système de parrainage, de sorte que les migrants aient la possibilité de changer de travail ou de quitter le pays.

La FIFA doit mener elle-même de manière régulière et indépendante ses propres inspections des conditions de travail au Qatar, et en rendre les résultats publics. Si Amnesty International peut découvrir des abus commis sur un des principaux sites de la compétition, la FIFA le peut aussi.

Gianni Infantino, le nouveau président de la FIFA, a encore le temps d’empêcher que la Coupe du monde 2022 soit celle des abus, mais seulement s’il agit avec rapidité et détermination. Cela marquerait clairement le début d’une nouvelle ère pour la FIFA.

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