« Quand plus aucune rue n’est sûre » - Récits de Yéménites épuisés par la guerre

Par Radhya Almutawakel, défenseur des droits humains au Yemen

Après un exode périlleux hors de Sanaa ces dernières semaines, une militante en faveur des droits humains a parlé avec des civils yéménites de ce qu’ils traversent, à l’heure où toute notion de normalité disparaît face à la guerre. Des résidents ont partagé avec elle des histoires bouleversantes sur ce qui est arrivé depuis le début de la campagne lancée par l’Arabie saoudite il y a plus de 50 jours.

Se rendre de Sanaa, la capitale du Yémen, à la ville de Taizz, dans le centre du pays, n’est pas chose aisée en temps normal. Essayer de le faire au beau milieu d’une campagne impitoyable de frappes aériennes lancées par l’Arabie saoudite et ses alliés, mais aussi de combats internes, rend cette tâche encore plus difficile.

Le bus avait deux heures de retard. Nous avons finalement trouvé un taxi avec suffisamment d’essence pour nous amener jusqu’à Taizz. Plus tard, après être arrivés sur place, nous avons appris que le bus que nous devions prendre avait essuyé les tirs nourris d’hommes armés non identifiés à hauteur d’un poste de contrôle près de Taizz. Au Yémen, la chance joue un rôle majeur quand il s’agit d’échapper aux dangers cachés à tous les coins de rue.

À Sanaa comme à Taizz, l’absence de carburant se fait cruellement sentir et la population souffre des coupures d’électricité, tandis que plane le danger des frappes aériennes de la coalition menée par l’Arabie saoudite. Taizz connaît en outre les affres liées au conflit armé interne qui oppose les milices houthies et les forces loyales à l’ancien président Saleh à la soi-disant « Résistance populaire », composée de milices proches du parti al Islah et des forces loyales au président Abd Rabbu Mansour Hadi.

La population de Taizz a du mal à faire face, à l’heure où toutes les zones qui les entourent sont prises sous les tirs, des villages pittoresques en périphérie nichés sous les montagnes aux belles ruelles intimes de la ville. Les montagnes qui ont toujours calmement enlacé la ville sont devenues le théâtre d’explosions soudaines qui rappellent aux habitants qu’ils ne sont pas aussi en sécurité qu’ils le pensent. Les rues de la ville et des villages sont désormais remplies de roquettes, d’obus et de balles de pistolet, plutôt que de gens.

Les rues de la ville et des villages sont désormais remplies de roquettes, d’obus et de balles de pistolet, plutôt que de gens.
Radhya Almutawakel, militante en faveur des droits humains au Yémen

Munther était assis, adossé au mur, dans un quartier de Taizz. D’une voix étranglée, il a parlé de deux membres de sa famille qui ont été déchiquetés par un obus tiré depuis un lieu inconnu, alors qu’ils jouaient dans une ruelle voisine vendredi, jour où les rues fourmillent habituellement d’enfants. Les résidents affirment qu’il n’y avait aucun extrémiste dans cette ruelle ; Ayham Anees (12 ans) et Mohammed Mazen (7 ans) étaient donc dehors quand l’obus s’est écrasé.

« C’est moi qui leur avais dit d’aller jouer dans cette ruelle particulière parce qu’elle était sûre », a déclaré Munther, regardant le sol d’un air pensif.

La voix de Salah est teintée du même chagrin. Il était à l’hôpital, où il avait accompagné son ami, Mohamed al Utaibi, 25 ans, qui avait perdu sa jambe à la suite d’une frappe sur la maison de Salah, où les deux hommes étaient alors tranquillement assis, mâchant du khat.

« J’ai insisté pour que Mohamed ramène le bus qu’il conduit à son propriétaire et vienne chez moi. Je voulais le protéger des obus, mais l’un d’eux s’est écrasé sur mon domicile et maintenant on a dû l’amputer d’une jambe », a expliqué Salah.

J’ai insisté pour que Mohamed ramène le bus qu’il conduit à son propriétaire et vienne chez moi. Je voulais le protéger des obus, mais l’un d’eux s’est écrasé sur mon domicile et maintenant on a dû l’amputer d’une jambe.
Salah

Chaque mot que j’ai prononcé pour atténuer le sentiment de culpabilité de Salah disparaît dans ses oreilles sans atteindre son but, comme me le prouve son regard. Salah a ajouté que des extrémistes de la résistance populaire avaient établi une base au rez-de-chaussée de son immeuble. Il vit au troisième étage. Il a expliqué qu’il leur avait demandé de partir mais que sa requête ne pesait rien face à un tank.

Compte tenu de la trajectoire de l’obus, qui a percé trois murs, Salah pense qu’il avait été tiré par un tank positionné par des Houthis devant une école du voisinage.

Akamat Alkharabah est un village paisible situé à une heure de Taizz, mais toute impression de tranquillité s’est rapidement évaporée quand un missile saoudien a atteint la zone la plus pauvre.

Le missile a tué sept mineurs, deux femmes et un homme. Les maisons ont été démolies et abandonnées peu après. J’ai demandé aux villageois pourquoi ils n’avaient pas quitté les lieux avant, compte tenu de la présence de camps militaires à proximité.

« Nous pensions [le général de brigade saoudien] Asiri sincère quand il nous a dit que les cibles de la coalition sont très précises et que leurs avions ne tuent pas de civils », a répondu un jeune villageois d’une voix nette et pourtant éteinte.

Wadha, pour sa part, n’était pas si sûre. Elle dort dans sa cape noire, au cas où. « J’étais seule chez moi quand j’ai entendu l’explosion. Je me suis alors attendue à ce que la maison commence à s’écrouler sur moi. Une fois que les choses se sont calmées, je suis sortie et il y avait une odeur de pneus brûlés dans l’air. Je me suis enfuie quand ils ont commencé à enlever les corps - je n’étais tout simplement pas capable de supporter cette scène. »

Wadha a déclaré que de nombreuses personnes ont quitté la zone après que le missile s’est écrasé, et qu’elles sont rapidement retournées chez elles durant la journée, mais qu’elles ont désormais trop peur de passer la nuit à l’intérieur.

Quelle qu’en soit la cause, la mort est toujours la même.

Des personnes ordinaires meurent, bien qu’elles ne soient ni liées aux parties en conflit ni partisanes de la cause des uns ou des autres. Les gens déplorent le carnage, mais leurs lamentations ne peuvent s’élever au-dessus de l’agitation causée par les parties en conflit - qui affirment, chacune à son tour, qu’elles défendent l’intérêt supérieur des citoyens ordinaires.

Et puis il y a le chemin qui s’étend au-delà du Mont Sabr entre Taizz et Misrakh. Il est difficile d’imaginer ne serait-ce qu’une seule autre personne perdre la vie de manière aussi injustifiée dans un endroit si beau. J’ai vu un espace vert luxuriant planté de nombreux manguiers. Des femmes vêtues de couleurs vives et de chapeaux de paille élégants étaient assises au marché pour vendre des marchandises au côté d’hommes. La zone de Sabr est connue pour ce genre de scènes à vous couper le souffle. Mais même ici, les obus et les roquettes ne font pas de quartier. Tirés depuis le sommet du Mont Sabr, ils se sont écrasés sur un village tranquille nommé al Dhahra, au pied de la montagne.

Je ne voulais pas en voir les conséquences sanglantes après avoir été témoin de la beauté des environs.

Le 16 mai, trois obus consécutifs ont tué sept villageois (quatre femmes, deux enfants et un homme). Cela était encore frais dans les esprits et les larmes des villageois. Ils ont les mains qui tremblent quand ils se souviennent ; ils marquent une pause après chaque mot, pour rependre leur souffle. Une femme du village m’a approchée et m’a dit qu’elle voulait m’emmener voir « Wazeera », qui avait vu ce qui s’était passé. J’ai souri en mon for intérieur quand j’ai entendu ce nom (qui veut dire femme pasteur).

Les larmes aux yeux, Wazeera m’a dit : « Alors que j’étais assise avec la mère des deux garçons tués [Azzam et Ahid], nous avons entendu un sifflement et j’ai vu quelque chose brûler. Nous avons sursauté et, à notre arrivée, nous avons vu Duaa toute repliée sur elle-même. Elle coupait des pommes de terre devant chez elle avant d’être tuée par le premier obus. Plusieurs hommes du village sont venus la secourir tandis que je cherchais mes enfants. Puis quelqu’un a crié "mettez-vous à terre !" Le deuxième obus s’est écrasé alors que Ramzi portait Duaa dans une couverture ; il a crié "Allahu Akbar" (Dieu est le plus grand) avant que l’obus n’explose. Je me suis approchée pour les aider et Ahid m’a appelée, "hé tatie, je suis blessé aide-moi." »

« J’ai vu le corps sans tête de Ramzi tandis qu’Azzam, qui avait perdu sa jambe, appelait sa mère à l’aide en disant qu’il saignait. Blessée au cou, Sinaa était face contre terre. Ahlam est venue à son aide tout en portant son bébé de neuf mois. Et puis, un troisième obus s’est écrasé et des éclats ont transpercé le dos d’Ahlam, sortant par la poitrine. Elle est morte. Son bébé a perdu une jambe. Je me suis remise à la recherche de mes enfants et je ne sais pas d’où viennent les blessures sur ma main et mon pied ; j’ai couru et couru, dans l’espoir de sauver quelqu’un. »

Ahlam est venue à son aide tout en portant son bébé de neuf mois. Et puis, un troisième obus s’est écrasé et des éclats ont transpercé le dos d’Ahlam, sortant par la poitrine. Elle est morte.
Wazeera

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