Raif Badawi : secret, arbitraire et suspense...

Agir en faveur de Raif Badawi

Par Sevag Kechichian, spécialiste de l’Arabie saoudite à Amnesty International

Vendredi 12 juin, comme de nombreuses personnes dans le monde, j’ai voulu savoir si les autorités allaient de nouveau traîner Raif Badawi hors de sa cellule et lui infliger, impitoyables, 50 coups de fouet supplémentaires en place publique à Djedda.

C’est ce même suspense qui s’est emparé de l’opinion durant les 23 semaines qui ont suivi les premières flagellations que le blogueur emprisonné a subies, le 9 janvier de cette année. Ce jour-là, une foule s’était rassemblée sur une place immédiatement après la prière du vendredi pour assister à ce spectacle odieux.

Si la flagellation et d’autres châtiments cruels, inhumains et dégradants sont fréquents en Arabie saoudite, ils ne sont pas obligatoirement appliqués le vendredi et en public. Le secret entoure même les nombreuses décapitations et autres exécutions dans ce pays, actes connaissant par ailleurs une recrudescence macabre depuis le début de l’année.

Amnesty International se mobilise en faveur de la libération de Raif Badawi depuis son arrestation en 2012. Après sa flagellation, l’organisation s’est jointe aux militants, journalistes et dirigeants politiques qui sont plus d’un million à demander la fin de l’horreur et sa libération immédiate.

Malheureusement, ces requêtes sont restées lettre morte. Elles ont même renforcé la défiance des dirigeants du royaume.

Cela était une nouvelle fois manifeste jeudi 11 juin, lorsqu’un représentant anonyme du ministère saoudien des Affaires étrangères a rejeté l’« ingérence » internationale dans la justice du pays, et nonchalamment balayé d’un revers de main l’indignation internationale face à l’éventualité que Raif Badawi puisse être flagellé, au motif qu’aucune déclaration officielle en ce sens n’avait été émise par le tribunal ni les autorités.

Il est surréaliste de voir une source anonyme de ce ministère critiquer les inquiétudes de la communauté internationale au sujet d’une peine constituant une violation aussi flagrante du droit international. Les autorités pensent-elles réellement que ce type de châtiment est si anodin que des protestations en faveur de la dignité humaine ne sont pas justifiées ?

De même, le fait que la Cour suprême a divulgué sa décision tard le soir à un journal contrôlé par l’État, et lui a permis de rabaisser une nouvelle fois Raif Badawi, est très parlant quant à l’attachement des autorités à la justice et la dignité humaine.

La Cour suprême aurait dû s’efforcer de fournir à Raif Badawi et ses avocats un exemplaire du jugement. Bien sûr, Waleed Abu al Khair, son principal avocat, purge lui-même une peine de prison depuis qu’il est devenu le premier avocat défenseur des droits humains condamné au titre d’une loi antiterroriste draconienne adoptée en 2014, clairement invoquée dans son cas afin de gêner son travail.

Peut-être les autorités pensaient-elles que leurs alliés occidentaux ne s’offusqueraient pas du fait qu’elles ont traité un défenseur des droits humains tel que Waleed Abu al Khair comme s’il était un membre du groupe armé se faisant appeler État islamique (EI).

Mais qui sait ?

Les autorités semblent oublier que le cas de Raif Badawi est mystérieusement remonté jusqu’à la Cour suprême en décembre 2014, alors que ni lui ni Waleed Abu al Khair n’avaient pu faire appel de la décision précédente. Il s’avère que le cas avait été soumis par un membre de la cour royale - à ne pas confondre avec une cour de justice -, soit essentiellement le bureau du roi lui-même.

Le cas de Raif Badawi n’est pas le seul à être nimbé d’un tel secret.

Les autorités saoudiennes semblent en effet estimer qu’il n’y a aucun problème à interdire aux avocats d’évoquer le cas de leurs clients. Elles contraignent les avocats à s’engager par écrit à ne pas partager de documents judiciaires avec qui que ce soit, tout en abreuvant elles-mêmes les médias contrôlés par l’État d’une version unilatérale des événements.

C’est le sommet de l’hypocrisie. La justice saoudienne n’est pas indépendante vis-à-vis du pouvoir exécutif, comme l’indique clairement le rôle qu’elle joue dans la persécution incessante et systématique des militants indépendants et des dissidents pacifiques du pays. Comme Waleed Abu al Khair, beaucoup se trouvent désormais derrière les barreaux pour avoir défendu les droits fondamentaux de leurs compatriotes.

Prenons le cas de Suliaman al Rashudi, un ancien juge âgé de 80 ans arrêté en décembre 2012, deux jours après qu’il se fut exprimé en privé sur la légalité des manifestations pacifiques dans la charia. Sans produire de mandat d’arrêt, les autorités l’ont emmené purger une peine de 15 ans de prison, confirmée par une cour d’appel à son insu. Pour quelqu’un de son âge, cela équivalait à une condamnation à mort.

Il n’est pas le seul. Dix autres membres fondateurs de l’Association saoudienne des droits civils et politiques, le groupe de défense des droits humains de Suliaman al Rashudi, ont été enfermés un par un dans des prisons situées aux quatre coins du pays, à la suite de procès manifestement iniques ayant débouché sur des peines plus lourdes que celles prononcées contre des combattants saoudiens ayant rejoint l’EI.

Arrêtons les sottises. La justice saoudienne n’est pas indépendante vis-à-vis du pouvoir. Le roi est à la tête des différents pouvoirs de l’État, et il gouverne par décret. Et personne ne prend au sérieux les remarques brusques et imprudentes faites par des sources officielles anonymes.

Ce ne sont pas les critiques internationales qui menacent l’indépendance judiciaire, mais la législation nationale et l’ingérence du pouvoir exécutif qui tournent en dérision ce principe fondamental de l’état de droit et des droits humains. Qui sait quelles menaces à leur vie et à leur profession d’autres juges honnêtes comme Suliaman al Rashudi ont subies lorsqu’ils ont essayé de maintenir leur indépendance ?

Des réformes en profondeur sont requises pour lutter contre les défaillances flagrantes de la justice saoudienne. Mais Raif Badawi et les autres prisonniers d’opinion ne doivent pas languir en prison le temps que ces réformes soient adoptées. Nous exhortons le roi Salman à faire ce qui est juste et à veiller à ce que Raif Badawi soit remis en liberté immédiatement et sans condition. Le mois sacré du Ramadan, qui est sur le point de commencer, est traditionnellement l’occasion pour les autorités de libérer des prisonniers. Nous engageons donc le roi Salman à saisir cette chance de libérer Raif Badawi, de lever la menace de nouvelles flagellations et de lui permettre de retrouver sa famille, qui a souffert de la brutalité de toutes les étapes de son procès et de son châtiment injustes.

Il est temps de mettre fin à cette parodie de justice, empreinte de cruauté et de vengeance.

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