Soldats de la paix des Nations unies – La « tolérance zéro » signifie qu’il ne faut pas protéger les violeurs

Par Joanne Mariner, conseillère principale sur la réaction aux crises à Amnesty International, @jgmariner

Choqué par les descriptions d’abus sexuels attribués à des membres des forces de maintien de la paix des Nations unies, le secrétaire général de l’organisation a parlé avec ferveur de la nécessité de mettre fin à ces crimes.

« Nous ne connaîtrons pas le repos  », a-t-il déclaré, « avant d’avoir éradiqué toutes ces pratiques. Et nous devons veiller à ce que les personnes mises en cause soient amenées à répondre de leurs actes. »

Ces paroles font beaucoup penser à celles prononcées par Ban Ki-moon, le secrétaire général des Nations unies, la semaine dernière en réaction à des informations selon lesquelles des casques bleus se sont rendus coupables d’abus sexuels en République centrafricaine.

Elles datent toutefois d’il y a plus d’une décennie. C’est un secrétaire général précédent, Kofi Annan, qui s’est engagé en premier à éliminer le fléau des abus sexuels au sein des Nations unies.

Il faut reconnaître à Kofi Annan le mérite d’avoir fait davantage que déplorer le problème : il a annoncé une politique de tolérance zéro, commandé un rapport précurseur en la matière, et aidé les Nations unies à mettre en place plusieurs réformes.

Et pourtant les scandales relatifs aux abus sexuels ont continué. Ce mois-ci, Amnesty International a recueilli des éléments crédibles attestant qu’un casque bleu des Nations unies en République centrafricaine a violé une fillette de 12 ans lors d’une perquisition effectuée à 2 heures du matin au domicile de l’adolescente. Celle-ci affirme qu’il l’a traînée dans un coin isolé de la cour, l’a giflée lorsqu’elle s’est mise à pleurer, a déchiré ses habits et l’a violée. Ses déclarations sont étayées par des éléments médicolégaux.

Mercredi 19 août, les Nations unies ont rendu publiques d’autres allégations selon lesquelles des casques bleus déployés en République centrafricaine avaient agressé des jeunes filles ou des jeunes femmes.

En réaction aux révélations précédentes, Ban Ki-moon a relevé de ses fonctions le chef de la mission de maintien de la paix dans le pays, et convoqué une réunion d’urgence du Conseil de sécurité des Nations unies afin d’aborder la question.

Il est rare que des têtes tombent aux Nations unies. Voir l’un des leurs être forcé à présenter sa démission a dû être assez peu instructif pour les chefs de mission de maintien de la paix des Nations unies ailleurs dans le monde. Il faudrait toutefois que cela débouche au minimum sur une vigilance accrue face au problème des abus sexuels.

Or, il est malheureusement devenu clair ces deux dernières décennies que la République centrafricaine n’est pas le seul pays où des crimes sexuels ont été perpétrés par ceux-là mêmes qui sont chargés de protéger la population locale. La liste de pays dans lesquels des cas d’agressions et d’exploitation sexuelles par des casques bleus des Nations unies ont été signalés est désormais assez longue, et ces abus semblent généralisés dans certains d’entre eux.

En Haïti, par exemple, une étude récente a révélé que des membres de la mission de maintien de la paix des Nations unies ont eu des « rapports sexuels transactionnels » avec au moins 229 femmes en échange de produits de première nécessité tels que de la nourriture et des médicaments. Cette même étude souligne qu’entre 2008 et 2013, près de 500 allégations d’atteintes et d’exploitation sexuelles ont été formulées contre des membres des forces de maintien de la paix des Nations unies ; un tiers des cas impliquaient des mineurs.

Dans sa lettre de démission, le chef de la mission de l’ONU en République centrafricaine a évoqué la possibilité que les abus sexuels commis par les forces de maintien de l’ordre soient un « problème systémique » nécessitant une réponse structurelle. Cela est bien sûr le cas.

L’impunité est à la racine du problème : quasiment aucune des personnes soupçonnées de responsabilité pénale pour des crimes de violence sexuelle ne risque véritablement de faire l’objet de poursuites pénales pour ces faits. Aux Nations unies, de nombreux cas ne donnent pas lieu à une enquête rigoureuse et immédiate. Mais même si une enquête menée par l’ONU confirme qu’un suspect est coupable de viol, il n’y a presque pas de conséquences.

Généralement, l’agresseur présumé est renvoyé chez lui et l’affaire s’arrête là. En vertu de règles contestables relatives à l’immunité des soldats de la paix, c’est normalement au pays ayant contribué des troupes qu’échoit la responsabilité d’ouvrir des poursuites. Cela n’arrive pas souvent, voire jamais.

L’Inde a récemment fait parler d’elle dans les médias pour avoir sanctionné quelques-uns de ses soldats pour des abus sexuels commis en République démocratique du Congo, mais il s’agissait de sanctions disciplinaires militaires, et non pas pénales. Le nombre des sanctions était par ailleurs sans rapport avec l’ampleur du problème sur place.

Une démarche bien plus agressive est requise afin de rendre justice pour ces crimes. Des mesures concrètes et efficaces doivent être adoptées. L’obligation de rendre des comptes doit être réelle et publique, pas seulement théorique. Il faut faire véritablement pression sur les pays afin de les inciter à porter les affaires d’abus sexuels devant les tribunaux civils ; s’ils ne le font pas, ils doivent être dénoncés publiquement. Il convient d’effectuer des suivis et de faire preuve de transparence.

Parce que l’obligation de rendre des comptes commence de l’intérieur, les Nations unies doivent examiner d’un œil critique leurs propres échecs sur le terrain du traitement des cas d’abus sexuels. L’ONU a déjà fait un pas dans la bonne direction en établissant un groupe de travail chargé d’étudier la façon dont l’organisation a fait face aux allégations d’atteintes et d’exploitation sexuelles en République centrafricaine. Soit le mandat et les pouvoirs de ce groupe doivent être étendus, soit son travail doit être suivi d’une enquête plus approfondie sur la réponse donnée par les Nations unies aux allégations d’agressions et d’exploitation sexuelles.

Comme Ban Ki-moon l’a dit, « assez, c’est assez ». Après des années de discussions, promesses et stratégies, les Nations unies doivent résoudre une fois pour toutes le problème des abus sexuels commis par des soldats de la paix.

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