Soudan du Sud : Les victimes de torture et de détention arbitraire doivent être réadaptées et obtenir réparation Par Joan Nyanyuki, directrice du programme Afrique de l’Est, Corne de l’Afrique et Grands Lacs à Amnesty International

Gatwich (34 ans) a été arrêté par la Direction du renseignement militaire du Soudan du Sud à la suite des affrontements qui ont eu lieu à Djouba en juillet 2016 et détenu sur la base militaire de Gorom, à 20 kilomètres au sud de la ville. Au moment de son arrestation et pendant son interrogatoire, il a été battu et poignardé au moyen d’un couteau émoussé. En détention, les mauvais traitements se sont poursuivis.

En décembre 2017, juste après sa libération, il a expliqué à Amnesty International : «  À Gorom, on ne peut pas parler. Quand ils nous entendaient parler, ils nous faisaient sortir pour nous rouer de coups et nous torturer. Ils nous frappaient avec des rondins, des tiges de bambou et des ceintures. S’ils décidaient de tuer quelqu’un, ils lui enfonçaient un clou dans la tête et nous obligeaient à regarder.  »

Le cas de Gatwich n’est pas isolé. Des centaines d’autres personnes, principalement des hommes, ont été arrêtées et détenues arbitrairement par le Service national de la sûreté et la Direction du renseignement militaire depuis le début du conflit, en décembre 2013.

Joseph (49 ans), également ancien détenu, nous a livré cette réflexion sur sa vie avant ses deux années de détention : «  On ne peut pas parler d’avant. C’est pour ça que des gens meurent sur les côtes italiennes. Je n’ai même pas 50 dollars à envoyer à ma famille pour la nourriture. Je ne peux pas subvenir aux besoins de ma famille, et ça me stresse. Mieux vaut mourir. »

Plusieurs détenus ont succombé aux violences, aux mauvais traitements et au défaut de soins médicaux en détention. D’autres, comme Gatwich et Joseph, tentent d’obtenir la prise en charge médicale et psychologique dont ils ont absolument besoin pour reprendre une vie normale. La plupart des détenus ont du mal à recoller les morceaux de leur vie brisée.

«  Avant la détention, j’avais une vie satisfaisante. Je n’avais pas de problème. Mais depuis que j’ai été détenu, pendant trois ans et deux mois, la vie est devenue difficile. Quand ils m’ont arrêté, ils sont allés chez moi et ont tout pris. À ma libération, je n’ai rien retrouvé. Maintenant je n’ai pas les moyens de scolariser les enfants ni de payer un loyer. Je ne peux pas chercher de travail parce qu’ils ont pris mes papiers lorsqu’ils m’ont arrêté, et ma santé n’est pas bonne non plus », a déclaré Moses (32 ans).

Les victimes ont indiqué qu’elles s’étaient souvent demandé si elles s’en sortiraient vivantes, si elles reverraient leur famille un jour. Aujourd’hui, elles sont libres mais vivent dans un état de tension quotidien, avec la peur persistante d’être arrêtées de nouveau.

«  Je me déplaçais librement, sans crainte, mais maintenant je n’ai aucune protection et je suis certain qu’ils continuent à nous suivre pour voir si leurs accusations sont fondées. Nous sommes pour la plupart traumatisés, nous avons besoin de guérir  », a déclaré David (49 ans), libéré en 2017 après trois ans de détention.

À une immense anxiété et à un certain nombre de problèmes ophtalmologiques s’ajoutent l’hypertension et les difficultés à la marche, entre autres pathologies que les victimes ont contractées ou qui se sont aggravées du fait de la promiscuité et du manque d’hygiène en détention.

Dans un pays où la prise en charge médicale est insuffisante, et où même les soins de base sont prodigués par des organisations non gouvernementales (ONG), les anciens détenus ne peuvent bénéficier des soins médicaux ou psychologiques dont ils ont besoin et auxquels ils ont droit.

Les services de santé mentale et de soutien psychosocial sont très peu disponibles et accessibles au Soudan du Sud. L’hôpital universitaire de Djouba, seul établissement public à assurer des soins psychiatriques, avait une capacité de 12 patients seulement en juillet 2016. Le pays compte très peu de psychiatres en exercice.

Si certaines ONG apportent un soutien à d’anciens détenus, on constate néanmoins une absence générale d’aide personnalisée aux victimes. Les hommes sont particulièrement désavantagés à cet égard. En effet, Amnesty International a recueilli des éléments indiquant que les hommes sont aussi soumis à des violences sexuelles et des violences liées au genre, en particulier en détention, mais il n’existe pas véritablement de services de soins et d’aide spécialisés pour ces victimes.

La détention arbitraire prolongée, la torture et les autres formes de mauvais traitements ont laissé des séquelles physiques et psychologiques à des centaines de personnes. Il faut que l’État mette fin à ces violations et veille à ce que les victimes obtiennent pleinement réparation, y compris une indemnisation pour le préjudice physique et psychologique, et soient réadaptées. Il doit aussi diligenter des enquêtes indépendantes et impartiales sur les signalements de torture et poursuivre les responsables présumés dans le cadre de procès équitables, sans recourir à la peine de mort.

La détention arbitraire prolongée, la torture et les autres formes de mauvais traitements ont laissé des séquelles physiques et psychologiques à des centaines de personnes. Il faut que l’État mette fin à ces violations et veille à ce que les victimes obtiennent pleinement réparation, y compris une indemnisation pour le préjudice physique et psychologique, et soient réadaptées.

Bien que la responsabilité principale de la prise en charge des anciens détenus incombe à l’État, les ONG nationales et internationales ont aussi un rôle à jouer en faisant en sorte que leurs programmes couvrent l’ensemble des atteintes subies par les victimes du conflit au Soudan du Sud, y compris la détention arbitraire et prolongée, la torture et les autres formes de mauvais traitements, les violences sexuelles et les violences liées au genre. Les soins de santé mentale et psychologique doivent être généralisés et devenir partie intégrante de la prise en charge standard au Soudan du Sud, au vu de la crise actuelle.

Tous les noms des personnes citées ont été modifiés pour protéger leur identité.

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