Turquie : Défendre le journalisme dans un climat de peur Stefan Simanowitz nous parle de la campagne Free Turkey Media

Imaginez un instant : David Dimbleby et Kate Aidie sont arrêtés pour avoir soutenu des « organisations terroristes », tandis que Louis Theroux et Trevor MacDonald sont condamnés à la réclusion à perpétuité dans une prison de très haute sécurité pour « complot en vue de renverser le gouvernement ». Cette idée semble totalement saugrenue et pourtant en Turquie, c’est exactement ce qui se passe.

Des journalistes turcs respectés et bien connus se trouvent actuellement derrière les barreaux, dans ce pays devenu le plus grand geôlier de journalistes au monde, et ce pour la deuxième année consécutive. En effet, environ un tiers des journalistes emprisonnés dans le monde sont détenus dans des prisons turques. La semaine dernière, le Classement mondial de la liberté de la presse 2018 plaçait la Turquie au 157e rang sur 180 pays, entre le Rwanda et le Kazakhstan.

« Travailler sous la menace permanente d’une arrestation et de poursuites rend la vie extrêmement difficile, mais le journalisme est notre métier. Nous devons le faire, a déclaré Çağdaş Kaplan, rédacteur du portail d’information en ligne Gazete Karınca. Il existe une vérité bien visible en Turquie, en même temps qu’une volonté de la dissimuler à la société. Quelqu’un doit en parler, et c’est le sens de notre démarche. »

Cette vérité est bien rude. En vertu de l’état d’urgence en vigueur en Turquie, décrété à titre de « mesure provisoire exceptionnelle » au lendemain du coup d’État manqué il y a presque deux ans, les droits humains sont piétinés et les médias indépendants anéantis. Les lois antiterroristes et les accusations forgées de toutes pièces sont invoquées pour cibler et réduire au silence la dissidence pacifique.

Depuis le putsch manqué en juillet 2016, les autorités ont emprisonné plus de 120 journalistes pour des « infractions liées au terrorisme » dénuées de fondement et malmènent les médias jugés critiques envers le gouvernement – au moins 180 organes de presse ont été fermés.

Un climat de peur s’est abattu sur le paysage médiatique et comme l’explique Eren Keskin, rédactrice en chef d’un jour du quotidien kurde Özgür Gündem : « Je tente d’exprimer mes opinions librement, mais je suis parfaitement consciente de devoir y repenser à deux fois avant de parler ou d’écrire. »

«  Pour les journalistes, la Turquie devient un cachot, a déclaré Hakkı Boltan, de l’Association des journalistes libres, fermée en novembre 2016. Nous comptions 400 membres lorsque notre association a été fermée : 78 d’entre eux sont aujourd’hui en prison. Le seul moyen de faire changer cette situation, c’est que les journalistes du monde entier se montrent solidaires et se mobilisent à nos côtés. »

Cette solidarité internationale s’est étoffée au cours de l’année écoulée grâce à la campagne Free Turkey Media, une initiative lancée par plusieurs grandes organisations défendant la liberté d’expression. Elle vise à galvaniser le soutien des journalistes, sur le modèle de la campagne en faveur de la libération des trois journalistes d’Al Jazira incarcérés en Égypte en 2013-2014.

« Accuser des journalistes d’aider les terroristes parce qu’ils ne suivent pas la ligne du régime est la marque d’un État totalitaire, a déclaré Sue Turton, journaliste qui a porté la campagne #FreeAJStaff. Lorsque Peter, Baher et Mohamed ont été déclarés coupables en Égypte, nous savions que notre meilleure arme était la solidarité des médias partout dans le monde. Les journalistes en Turquie subissent désormais une attaque similaire contre leur profession, dans le cadre d’une répression par trop familière.  »

Mohamed Fahmy, l’un des journalistes d’Al Jazira ayant passé plus de 400 jours derrière les barreaux, m’a confié que les bribes d’informations sur la campagne en faveur de sa libération qui lui sont parvenues lui ont remonté le moral pendant les heures les plus sombres de son incarcération dans une prison égyptienne. « J’ai ainsi compris, assis sur le sol de ma cellule froide et miteuse, que je ne me battais pas seulement pour ma propre liberté. Cette immense vague de soutien au niveau mondial a aussi adressé un message à nos geôliers : le monde a les yeux tournés vers vous. »

«  Nous avons réussi à faire de notre cas le symbole d’une cause bien plus grande – celle de la liberté des médias, en Égypte et partout ailleurs, se souvient Peter Greste, l’un des trois journalistes de #FreeAJStaff. Si nous y parvenons en Turquie, nous aurons une chance de remporter la bataille. »

Ce ne sera pas chose aisée, mais le mouvement grandit. En cette Journée mondiale de la liberté de la presse, c’est l’occasion de rendre hommage aux journalistes qui sont harcelés, intimidés ou emprisonnés en raison de leur travail. L’occasion de contrer la pratique de plus en plus courante, qui consiste pour les gouvernements à enfermer les journalistes et à adopter des lois qui servent à criminaliser leur travail légitime. Et l’occasion de faire clairement savoir aux gouvernements, et notamment au gouvernement turc, que le fait de bâillonner les médias d’une nation constitue un acte délibéré d’autodestruction qui aura des répercussions très néfastes sur l’ensemble de la société.

La semaine dernière, Murat Sabuncu, rédacteur en chef du plus ancien quotidien turc, Cumhuriyet, et 13 de ses collègues ont été déclarés coupables d’actes de terrorisme. Il a alors déclaré : « Les journalistes étaient des témoins de l’actualité et de l’histoire. Aujourd’hui, ils se retrouvent à témoigner lors des procès intentés contre leurs collègues. J’adore mon pays et j’adore mon métier. Je veux la liberté, en Turquie et partout dans le monde, pas seulement pour moi-même, mais pour tous les journalistes incarcérés – et le seul moyen d’y parvenir est de se montrer solidaires.  »

Zehra Doğan purge une peine de près de trois ans de prison en raison d’une peinture et d’articles de presse sur lesquels elle a travaillés. Artiste, elle est rédactrice de JINHA, une agence d’information kurde dont la rédaction est entièrement composée de femmes, qui a été fermée en octobre 2016. « Je suis en prison, mais je ne suis pas une prisonnière, a-t-elle écrit depuis sa cellule le mois dernier. Chaque jour, nous montrons qu’on ne peut pas enfermer l’art et le journalisme. Nous continuerons de lutter et de clamer " Le journalisme n’est pas un crime " jusqu’à ce que tous les journalistes soient libres. »

Stefan Simanowitz est responsable médias pour la Turquie à Amnesty International et contribue à la campagne #FreeTurkeyMedia.

Cette campagne a été initiée par Amnesty International, en collaboration notamment avec PEN, Reporters sans frontières (RSF), Article 19, Human Rights Watch, le Comité pour la protection des journalistes et Index on Censorship.

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