Un cercle vicieux : le voyage d’un jeune Afghan au cœur de la procédure d’asile européenne Par Yara Boff Tonella, attachée de presse d’Amnesty Pays-Bas

Azad a survécu une fois au dangereux voyage de l’Afghanistan vers l’Europe. Jamais, dans ses pires cauchemars, aurait-il imaginé qu’il devrait refaire ce voyage.

Azad est né en Afghanistan, mais il a passé la majorité de sa vie en mouvement, en quête de sécurité. Au début des années 2000, il a dû fuir son pays d’origine pour l’Iran avec sa mère et son frère après que son père eut été tué par les talibans.

La famille n’ayant pas pu obtenir de statut légal en Iran, Azad et son frère ne pouvaient pas aller à l’école. Cherchant désespérément à leur offrir un meilleur avenir, la mère d’Azad a donc décidé d’entreprendre le voyage dangereux de la Turquie vers l’Europe. Elle est morte tragiquement pendant la traversée, et ses fils ont atteint seuls l’île grecque de Lesbos en 2010.

Même s’il a réussi à se rendre aux Pays-Bas avec son frère en 2011, Azad est de retour à Lesbos, pris au piège du cercle vicieux des politiques européennes cruelles.

Au cours des quatre dernières années, il y a eu une seule constante dans la vie d’Azad.

Miranda est une Néerlandaise qui s’est liée d’amitié avec Azad après l’avoir rencontré dans le cadre de son travail. Quand les sympathisants d’Amnesty International se sont rassemblés dans toute l’Europe pour une semaine de manifestations contre les expulsions vers l’Afghanistan, Miranda a raconté l’histoire d’Azad à Amnesty International et ce que leur amitié signifie pour elle.

Rencontre avec Azad

Miranda a rencontré Azad trois ans après son arrivée aux Pays-Bas. Elle travaillait avec une organisation locale qui soutient les mineurs non accompagnés et a été tout de suite frappée par la curiosité d’Azad. « Il était toujours très intéressé par les histoires des autres, il parlait aux gens dans la rue, » se rappelle-t-elle en souriant. «  Il faisait beaucoup de blagues.  »

Mais Azad était toujours profondément traumatisé et il était difficile de se rapprocher de lui. Miranda a dit qu’elle sentait qu’au début, il la testait pour voir à quel point il pouvait lui faire confiance.

Un jour, Miranda avait prévu de voir Azad après l’école, mais le cours avait été annulé. Elle a décidé d’aller le voir quand même et s’est rendue chez lui, à deux heures de trajet, avec un sac de courses. Miranda voit ce moment comme un tournant dans leur relation. «  Il m’a dit qu’il avait l’impression que sa mère était venue s’occuper de lui, » dit-elle, les yeux brillants. Mais elle ajoute :

« Il ne demandera de l’aide que s’il est désespéré. Il ne veut pas que notre relation soit basée sur l’aide. Le plus important pour Azad, c’est de savoir que je suis toujours là pour lui, même quand je ne suis pas d’accord avec lui.  »

Alors que son frère a reçu un permis peu après leur arrivée aux Pays-Bas, Azad est resté dans une situation incertaine pendant six ans. Azad est homosexuel, ce qui rend l’Afghanistan d’autant plus dangereux pour lui. Dans ce pays, les relations homosexuelles sont punies par la loi et les homosexuels souffrent de discrimination et de violence. Malgré sa vulnérabilité et le fait qu’il vivait aux Pays-Bas depuis six ans, les autorités néerlandaises ont décidé d’expulser Azad vers l’Afghanistan en 2017. Il a été placé dans un centre de détention en attendant son expulsion.

Une période de deuil

Miranda n’a même pas pu dire au revoir en personne à Azad avant qu’il ne soit expulsé, car il se trouvait à l’isolement de crainte qu’il ne s’automutile ou qu’il n’ait des réactions violentes. Il a seulement été autorisé à l’appeler : il lui a confié à quel point il redoutait de retourner en Afghanistan.

Miranda a eu peur qu’il ne se suicide, et ses craintes ont bien failli devenir réalité : la nuit précédant son expulsion, Azad a tenté de s’ouvrir la gorge avec un morceau de verre. Comme il n’était pas assez coupant, il a essayé de l’avaler. Les agents de sécurité l’ont arrêté.

Miranda décrit les jours et les semaines ayant suivi l’expulsion d’Azad comme « une période de deuil ». Azad a pu l’appeler depuis un refuge à Kaboul dirigé par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), où il se trouvait. Il a dit que les agents de sécurité lui avaient conseillé de ne pas sortir car c’était trop dangereux. À peine quelques jours après son arrivée à Kaboul, Azad a vu de gros nuages de fumée depuis sa fenêtre : une bombe avait explosé devant l’ambassade allemande. Il y a ensuite eu une fusillade devant le refuge de l’OIM. Après cela, Azad ne s’y sentait plus en sécurité, et il n’a cessé de se déplacer au cours des mois suivants. Il pouvait parfois louer une chambre chez des gens, mais les talibans ou d’autres hommes venaient souvent frapper à la porte pour poser des questions sur lui.

« Azad avait l’air d’un étranger pour les gens là-bas, » explique Miranda.

Il avait toujours les trous aux oreilles des piercings qu’il s’était faits aux Pays-Bas, et cela attirait beaucoup l’attention. D’autres personnes remarquaient son accent et pensaient qu’il venait d’Iran. Les gens pouvaient dire qu’il était différent.

Nouvelle fuite d’Afghanistan

La peur d’Azad était également alimentée par le fait que sa famille appartient à la minorité religieuse chiite. Ces dernières années, en Afghanistan, les chiites ont été de plus en plus pris pour cible par les talibans et le groupe armé se faisant appeler État islamique. Azad a dit à Miranda qu’il avait lu un article sur une famille chiite qui avait été attaquée et dont les membres avaient été décapités, et qu’il avait l’impression qu’il ne serait jamais en sécurité. Devant l’impossibilité de commencer sa vie en Afghanistan, il a de nouveau fui en Iran, où il a trouvé du travail dans une usine de chaussures, dans laquelle il dormait sous son bureau. Après quelques jours de travail, ses mains étaient couvertes d’ampoules. Miranda a reçu des photos de lui sur son téléphone : « Il ne pouvait pas bouger ses mains. Il ne pouvait même pas boire une tasse de thé.  »

L’Iran renvoyait des Afghans tous les mois, et Azad savait qu’une fois encore, il n’avait pas d’avenir dans ce pays. Dans sa quête de sécurité, Azad a continué son voyage et est arrivé en Turquie. Mais c’était encore plus dangereux ; juste après sa traversée de la frontière, des trafiquants ont attrapé Azad et d’autres hommes de son groupe et les ont enfermés. Miranda raconte :

« Ils l’ont laissé m’appeler pour demander de l’argent. Ils l’avaient roué de coups. »

Après une semaine, Azad a réussi à s’échapper, et quand Miranda a de nouveau eu de ses nouvelles, il était en Grèce.

Le camp de Moria : de nouveau pris au piège

Un bénévole d’une ONG du nom d’Euro Relief a appelé Miranda pour lui dire qu’Azad était en sécurité et qu’il se trouvait au camp de Moria à Lesbos. Elle a été soulagée, mais était tout de même inquiète. Les conditions de vie dans le camp de Moria se sont détériorées depuis l’été dernier. Les violences, notamment sexuelles, se sont multipliées et le besoin de soins médicaux et de prise en charge psychosociale est désespéré. Un peu plus tard, Azad a appelé Miranda et lui a dit qu’il avait été poignardé dans le camp. Il était en danger non seulement en raison de ses origines chiites et de son homosexualité, mais aussi car il s’était converti au christianisme aux Pays-Bas.

Craignant pour sa sécurité, Azad a quitté le camp et se trouve actuellement à Lesbos sans aucun abri. Il ne sait pas quand il pourra quitter l’île ou si on lui accordera l’asile en Grèce. La situation est différente de son premier voyage vers l’Europe ; cette fois, il est prisonnier de l’accord entre l’Union européenne et la Turquie, à cause duquel beaucoup de demandeurs d’asiles sont piégés à Lesbos depuis des années.

Miranda s’inquiète fortement de l’état émotionnel d’Azad.

« Sa situation est très difficile depuis très longtemps. C’est pourquoi il est urgent de l’aider. Je ne m’attendais pas à ce qu’il réussisse une nouvelle fois le voyage dangereux vers l’Europe.  »

Rester positif est un vrai défi. Elle comprend que certaines personnes soient fatiguées d’entendre parler de la situation dans les îles grecques ou en Afghanistan, ou qu’elles se sentent impuissantes.

« Mais aider quelqu’un, ce n’est pas forcément faire des choses pratiques comme collecter des objets. Donner de l’attention et simplement regarder ou parler à quelqu’un, le traiter comme une personne, fait une vraie différence. »

Quand Azad se sent mal et qu’il ne veut pas répondre au téléphone, Miranda lui envoie un message vocal ou une photo, parfois avec sa fille. C’est comme cela qu’il « recharge ses batteries ». Il a dit à Miranda : « Quand je te parle, je suis heureux pendant toute la journée et j’ai l’impression que je peux vraiment le faire. »

Europe : pourquoi envoyez-vous des gens vers le danger ?

Miranda ne comprend pas pourquoi les Pays-Bas et d’autres pays européens renvoient des Afghans vers le danger. « Même l’ONU dit que l’Afghanistan n’est pas un pays sûr. La situation est très mauvaise et elle s’aggrave. Le conflit en Afghanistan dure depuis tellement longtemps que le monde a une responsabilité envers les Afghans. » Elle ajoute : « Au final, c’est une histoire de compassion. Si cela nous arrivait, que voudrions-nous que les autres fassent ? »

Comment voit-elle l’avenir d’Azad ?

« S’il obtient un permis pour rester en Grèce, alors l’histoire repartira de zéro. Et même si un jour il obtient un permis aux Pays-Bas, ce sera difficile. Il attend depuis tellement longtemps, dans une période de la vie où la plupart des jeunes commencent leur vie. Mais il est également très fort, les gens l’aiment vite. Il est doué avec les choses techniques. Peut-être qu’il pourrait commencer une formation technique. »

Azad ne devrait pas être piégé dans ce cauchemar, à fuir constamment d’une menace à une autre. Il est grand temps que l’Europe prenne ses responsabilités et libère Azad et bien d’autres de ce cercle vicieux en leur donnant la protection dont ils ont besoin et en arrêtant de les envoyer au-devant du danger.

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