Une tache sur la conscience de l’Europe : lettre au Premier ministre grec sur les conditions des réfugiés en Grèce Par Kumi Naidoo, Amnesty International

Début octobre, je me suis rendu à Lesbos et au camp de réfugiés de Moria, en tant que représentant d’Amnesty International.

J’aimerais commencer par dire mon admiration pour les habitants de l’île qui ont accueilli des centaines de milliers de réfugiés et de demandeurs d’asile ces dernières années, et sont un modèle de solidarité et une source d’inspiration. Il m’est apparu clairement lors de cette visite que l’esprit de solidarité demeure bien vivant aujourd’hui encore, malgré les vagues de peur et de xénophobie.

Je tiens à remercier votre gouvernement de m’avoir permis, ainsi qu’à mes collègues, d’accéder au camp lors de cette visite importante en octobre et lors de précédentes missions. Un suivi externe et indépendant de la situation des droits humains est capital pour garantir la transparence et la protection des personnes, nourrir et favoriser un dialogue constructif et appuyer des solutions le cas échéant.

À cette fin, je souhaite exposer le tableau consternant que j’ai eu sous les yeux et œuvrer vers des solutions respectueuses des droits humains et viables d’un point de vue local, national et international.

Moria n’est pas le premier camp de réfugiés où je mets les pieds au fil des ans, mais ce que j’y ai vu était tout simplement choquant. Les problèmes de surpopulation sont bien connus et lors de ma visite, le nombre de réfugiés était presque trois fois supérieur à sa capacité d’accueil. Du fait de la politique qui consiste à contenir les réfugiés et les demandeurs d’asile sur les îles conformément à l’accord conclu entre la Turquie et l’UE, des milliers de réfugiés et migrants restent bloqués sur ces îles pendant des mois dans des conditions sordides. Leurs vies sont mises entre parenthèses et ils sont paralysés par la peur d’être renvoyés vers un pays qui n’est pas sûr pour eux.

J’ai vu des gens, y compris des femmes enceintes et des bébés, dormir sous des tentes froides, sales et pleines à craquer. Les femmes et les jeunes filles, les mineurs non accompagnés et les membres de la communauté LGBTI sont particulièrement exposés au danger. Les douches et les toilettes sont rares et ne sont pas installées dans des zones réservées, beaucoup n’ont pas de verrou, l’éclairage est insuffisant et le simple fait de prendre une douche ou d’aller chercher de l’eau peut s’avérer stressant et risqué. Il faut faire la queue pendant des heures pour obtenir de la nourriture ou voir un médecin, et tout le monde n’a pas toujours droit à un repas.

Bien souvent, les enfants n’ont pas accès à l’éducation et les adolescents se sentent isolés et désespérés face à l’absence de perspectives d’avenir. Ce qui m’a le plus alarmé, c’est la peur qu’expriment les femmes, la peur du harcèlement et des violences sexuelles, la peur pour leur sécurité et celle de leurs enfants.

En outre, j’ai pu m’entretenir avec un éventail de militants, d’associations et d’ONG qui fournissent des services et apportent une aide aux demandeurs d’asile à Lesbos. Leurs inquiétudes se rejoignent. Ils déplorent notamment les conditions inhumaines et qualifient la situation de désastre humanitaire. Beaucoup s’inquiètent de la légalité des procédures et des pratiques en lien avec la détention et l’expulsion des demandeurs d’asile et des migrants, de la bureaucratie liée aux procédures d’entretien pour l’asile, qui prive parfois les personnes transférées en Grèce continentale de la possibilité d’assister à leur entretien, et des efforts déployés pour cibler et criminaliser les citoyens ordinaires faisant preuve de solidarité avec les migrants et les réfugiés.

Avec l’arrivée de l’hiver, les épreuves et les horreurs vécues au quotidien par des personnes déjà traumatisées, ayant fui la guerre, la persécution et la violence et ayant entrepris un périlleux voyage vers la Grèce, vont empirer. Je suis effaré à l’idée que les personnes que j’ai rencontrées seront contraintes de passer des mois dans des conditions qui vont devenir encore plus dures lorsque la pluie, le froid, peut-être la neige vont arriver. Comment oublier que des personnes ont perdu la vie il y a deux ans dans des conditions comme celles-ci que et que des automutilations et des suicides auraient encore lieu aujourd’hui ?

Ce sera le troisième hiver qui s’abat sur Moria et la plupart de ses habitants, coïncidant avec le troisième hiver de la mise en œuvre de l’accord UE-Turquie. Selon Amnesty International, cet accord est le principal facteur qui explique les conditions inhumaines que les réfugiés et les migrants subissent aujourd’hui à Moria et sur d’autres îles en Grèce.

Cela ne fait aucun doute dans mon esprit, la Grèce n’est pas seule responsable de la situation dont j’ai été témoin, loin de là. Les systèmes débordés des pays en première ligne craquent sous la pression. Pourtant, les États de l’UE ne proposent pas de réforme de l’asile cohérente et réalisable, qui permettrait de répartir la responsabilité des demandeurs d’asile de manière plus équitable. Lorsque les solutions se font attendre, ceux qui ont fui des situations désespérées flottent dans l’incertitude, la plupart attendent que leur demande d’asile soit traitée dans un pays européen, tandis que leur famille réside dans un autre.

La politique européenne en matière d’asile fait peser une pression disproportionnée sur certains États de l’UE et déchire les familles.

Nous continuerons de demander à l’UE d’accoucher d’un système d’asile opérationnel et plus juste, qui soutienne les États membres, y compris via un mécanisme de répartition obligatoire, protège les personnes qui en ont besoin et permette aux familles d’être réunies au sein de l’UE.

Si l’accord UE-Turquie est salué comme une réussite par de nombreux dirigeants politiques en Europe, je peux désormais ajouter mon témoignage personnel à la voix des ONG, des militants et des réfugiés et migrants eux-mêmes, pour affirmer que rien n’est plus éloigné de la vérité. L’idée qu’une politique qui génère autant de souffrances et exerce une telle pression sur les sociétés locales puisse servir de modèle ailleurs est des plus surprenantes.

Monsieur le Premier ministre, je souhaite conclure cette lettre en attirant votre attention sur ces questions urgentes et vous inviter à :

• Prendre toutes les mesures nécessaires afin de rétablir la dignité humaine des personnes bloquées à Moria et dans les camps sur les îles grecques, comme Vathy à Samos et Vial à Chios, où mon équipe s’est rendue à plusieurs reprises. Si nous saluons les transferts de réfugiés et migrants en Grèce continentale, nous vous demandons d’intensifier ces efforts et de veiller à ce qu’ils soient transférés dans des logements adéquats et dignes, afin que leurs droits humains soient respectés.

• Mettre fin sans délai à la politique cruelle qui consiste à contenir les demandeurs d’asile arrivant sur les îles grecques depuis la Turquie et coopérer avec d’autres pays afin de soulager la pression qui s’exerce sur la Grèce, en proposant de partager la responsabilité des demandeurs d’asile et des réfugiés qui arrivent en Europe.

• Répondre avec une attention toute particulière aux besoins des enfants, des femmes ayant subi des violences, des femmes enceintes et des jeunes mamans, et des personnes persécutées en raison de leur identité de genre ou de leur orientation sexuelle, entre autres groupes ; je demande à votre gouvernement d’entendre leurs revendications et d’agir en conséquence.

• Faire en sorte que ceux qui font preuve de solidarité avec les migrants et les réfugiés et leur fournissent des services essentiels, qu’il s’agisse d’ONG, d’associations ou de militants, soient toujours protégés et ne soient en aucun cas pris pour cibles ni harcelés.

• Enfin, dans un environnement où la xénophobie et la haine menacent le tissu même de nos sociétés, les agressions contre les réfugiés et les migrants et ceux qui se montrent solidaires avec eux doivent être condamnées et faire l’objet d’enquêtes, et les possibles motivations haineuses doivent être dûment prises en compte dans le cadre des poursuites engagées.

La situation à Lesbos est une tache sur la conscience de l’Europe et je vous remercie, Monsieur le Premier ministre, de l’attention que vous porterez à ces questions.

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