Que faudra-t-il pour que le monde sorte de son silence sur la Turquie ? John Dalhuisen est le directeur du programme Europe d’Amnesty International.

En Turquie, la vérité et la justice se perdent de vue. En début de semaine dernière, six défenseurs des droits humains ont été emprisonnés pour l’accusation absurde de soutien à une organisation terroriste. Ils attendent d’être jugés, et leur incarcération risque donc de se prolonger pendant des mois. Quatre autres avaient été libérés, mais nous avons appris, stupéfaits, qu’ils ont été réarrêtés.

Parmi les personnes incarcérées figure Idil Eser, directrice d’Amnesty International Turquie. « Je n’ai commis aucun crime », m’a-t-elle écrit en détention la semaine dernière. Les autres non plus. Depuis la tentative de coup d’État de juillet 2016, le gouvernement turc s’empare de tout murmure de dissidence comme prétexte pour réprimer les opposants politiques. Dans ce climat, le fait de défendre les droits humains est considéré comme un crime.

Malgré une politique étrangère ayant soi-disant à cœur de soutenir les défenseurs des droits humains à travers le monde, la réponse publique de l’UE face à la répression de ces droits en Turquie brille par son silence.

Ce mardi 25 juillet, lors d’une rencontre avec le ministre turc des Affaires étrangères à Bruxelles, Federica Mogherini, la chef de la diplomatie de l’UE, doit corriger le tir. Plutôt que de se cacher derrière des propos mielleux et une « diplomatie douce », elle doit demander explicitement la libération d’Idil Eser et des défenseurs des droits humains injustement incarcérés.

L’an dernier, les citoyens en Turquie ont pu voir avec horreur des journalistes se faire embarquer durant des émissions en direct. Des enfants étaient tirés de leur sommeil par le fracas des jets sillonnant le ciel et les coups de feu résonnaient à travers la ville. Au cours d’une effusion de sang de 12 heures, 250 personnes ont été tuées et des milliers d’autres blessées. Beaucoup ont éprouvé un sentiment de soulagement le lendemain lorsque la nouvelle a circulé : le coup d’État avait échoué.

Mais ce sentiment fut de courte durée. Cinq jours plus tard, le gouvernement décrétait l’état d’urgence. Depuis, il a été prolongé tous les trois mois. Et chaque fois, ses effets se durcissent progressivement. Des informations judiciaires ont été ouvertes contre 150 000 personnes accusées d’appartenir à l’« organisation terroriste de Fethullah Gülen » qui, selon les autorités, a fomenté le coup d’État de juillet. Chaque jour, le nombre de personnes faisant l’objet d’investigations augmente.

Dans le cadre de cette répression, environ 50 000 personnes ont été emprisonnées. Parmi elles, au moins 130 journalistes – c’est un nombre record au niveau mondial. Plus de 100 000 fonctionnaires, dont un quart de membres du système judiciaire, ont été licenciés de manière arbitraire. La semaine dernière, plus de 140 mandats d’arrêt ont été décernés à l’encontre d’employés du secteur informatique et des centaines d’universitaires ont été limogés.

En juin, la purge a frappé à la porte d’Amnesty International. Taner Kilic, président d’Amnesty Turquie, a été placé en détention provisoire au motif fictif qu’il est membre de l’organisation terroriste Fethullahiste. Les autorités l’accusent d’être en possession d’une application de messagerie cryptée qu’affectionne le mouvement de Fethullah Gülen. Taner Kilic, qui est un professionnel de la défense des droits humains mais un novice en matière de technologie, n’avait jamais entendu parler de cette application – autant dire qu’il ne l’a jamais utilisée.

La semaine dernière, le président Recep Tayyep Erdoğan a averti que l’état d’urgence pourrait perdurer « plusieurs années ». « Nous arracherons la tête de ces traîtres, a-t-il lancé lors d’un discours au vitriol. Lorsqu’ils comparaissent devant les tribunaux, qu’ils soient revêtus de combinaisons orange, comme à Guantanamo Bay. »

Gouvernant par décrets, se soustrayant à l’examen parlementaire et même aux tribunaux de plus en plus frileux, le gouvernement paralyse les institutions de l’État et la société civile avec une intensité qui rivalise avec celle de la junte militaire des années 1980.

Les responsables des violences qui ont fait des victimes lors du putsch raté de 2016 doivent être déférés à la justice. Cependant, ces crimes ne sauraient justifier la vague de répression qui ne montre aucun signe de fléchissement. Erdoğan est arrivé au pouvoir en promettant de rompre avec le sombre passé de la Turquie. Plus il gagne en puissance, plus il adopte les pratiques répressives de ceux qui l’ont précédé.

À quelques exceptions près, la communauté internationale a soigneusement gardé le silence sur ce qui se passe en Turquie.

Pour de nombreux pays, Ankara est un allié politique trop précieux pour laisser une place aux droits humains. Ils en ont besoin pour repousser les vagues de migrants et de réfugiés, demeurer un allié en Syrie et stopper l’avancée de l’État islamique. Erdoğan le sait – et il en use à son avantage. Il sait que cela incite les dirigeants étrangers à fermer les yeux sur les violations des droits humains qui se déroulent au vu et au su de tous.

Des membres de mon équipe se trouvent sur le terrain en Turquie. Certains avaient attendu devant le tribunal jusqu’aux premières heures que le verdict soit rendu. Lorsque je leur ai parlé, l’émotion les a submergés. Ils sont tristes, pas seulement pour leurs amis, mais aussi pour leur pays. Que faudra-t-il pour que le monde sorte de son silence ? Alors que les dirigeants étrangers endossent le rôle de spectateurs muets, ceux qui se battent pour les droits fondamentaux en Turquie sont emprisonnés les uns après les autres. Bientôt, il n’en restera plus un seul.

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